La Guitare de Bo Diddley (Marc Villard et Jean-Christophe Chauzy) – Rivages/Casterman/Noir

Publié le dimanche 15 novembre 2009 par Lionel Dekanel. Mis à jour le 15 novembre 2009 à 21h23.

En 2003, l’auteur de polars Marc Villard faisait paraître, chez Rivages Noir, un roman fort plaisant et fort ludique intitulé La guitare de Bo Diddley. Il en signe aujourd’hui le scénario de son adaptation en BD, Jean-Christophe Chauzy se frottant, lui, à la mise en image de cet album.

L’histoire narre les péripéties d’une guitare, la « Blue Hawaï n° 1 », prétendument commandée au fabricant Gretsch par le légendaire Bo Diddley dans les années 50. Mais, selon Villard, le musicien, n’en ayant pas aimé la couleur, la renvoya au luthier. Plus de cinquante ans plus tard, elle se retrouve mystérieusement à Paris (par quel miracle, ce n’est pas explicité), et va passer de main en main, au hasard de pérégrinations plus ou moins louches, plus ou moins volontaires, plus ou moins musicales.

L’une des forces du roman, et donc de son adaptation, c’est de faire croire à la véracité du récit, et notamment à l’existence de cette fameuse Gretsch Blue Hawaï, et son périple dans les bas-fonds parisiens. On peut d’ailleurs rapprocher l’intrigue de La guitare de Bo Diddley de celle de l’excellent Reservation blues (Indian blues dans sa traduction française) de l’écrivain américain d’origine Spokane Sherman Alexie en 1995. Chez Alexie c’est la guitare du non moins légendaire bluesman Robert Johnson qui va permettre à un groupe de jeunes amérindiens de connaître un relatif succès. Chez Villard, en revanche, l’instrument de Bo Diddley semble plutôt porter la poisse, puisque ses « propriétaires » successifs vont connaître bien des vicissitudes, voire même, parfois, une mort violente.

Cette traversée jubilatoire des quartiers nord de Paris, sous la plume de Villard, est surtout l’occasion pour l’auteur d’esquisser de savoureux portraits de losers et de laissés pour compte de tous ordres. Du basketteur SDF au producteur véreux, en passant par le dealer à la petite semaine, la jeune guitariste de jazz fauchée, le chauffeur de taxi opportuniste et kamikaze, l’éducateur social au grand cœur, la pute junkie, les flics ripoux, les racketteurs de lycée, les tueurs à gage, ce n’est certainement pas la France qui gagne et qui se lève tôt qui est dépeinte dans cette histoire, mais bien celle, plus terre à terre et plus alternative, d’un sous-prolétariat de l’exclusion, plus proche d’une réalité que nos politiciens préfèrent ne pas voir, ou, pire, préfèrent tenter d’éradiquer avec toute la violence et le manque de discernement dont sait parfois faire preuve l’oligarchie politique.

Les portraits de Villard sont savamment rendus par le dessin expressif et nerveux de Chauzy. N’oublions pas que le dessinateur vient du milieu rock’n’roll indépendant, underground, et alternatif (il a passé les années 80 à collaborer avec nombre de fanzines de l’époque). Il connaît donc bien, à la fois la faune musicale souterraine, en même temps que la faune tout court de ces quartiers de Barbès, Château Rouge, Pigalle, Blanche, ou la Goutte d’Or, et sait les dépeindre d’un trait vif et incisif, surligné de couleurs glauques et comme ternies par une mauvaise météo chronique. On n’est certainement pas place Vendôme ni sur les Champs-Elysées ici.

Par rapport à son roman, Marc Villard, dans cet album, nous offre une fin différente, puisqu’il fait apparaître le grand Bo Diddley lui-même (qui, rappelons-le, nous a quitté au printemps 2008, à l’âge de 79 ans) pour un concert au Zénith de Paris, concert auquel assisterons quelques-uns des protagonistes survivants de cette histoire au déroulement erratique. L’occasion pour Villard et Chauzy de dépeindre le bonhomme sous un jour peu amène, voire assez colérique. Est-ce le résultat de quelque souvenir autobiographique de la part de Villard ? Ce n’est pas, pour ma part, l’image qui me reste du père du Diddley beat, puisque j’avais eu la chance de le rencontrer une fois, en 1994, à Lawrence, Kansas, à l’occasion d’un concert qu’il avait donné dans un bar de la ville. Double concert plutôt, puisque, ce jour-là, il avait joué en fin d’après-midi et en soirée, que j’étais là pour les deux prestations, et que je n’avais pas manqué, alors, de traîner backstage et de papoter un peu avec le bonhomme, plutôt volubile et affable.

Bref, si vous avez raté le roman (notez qu’il n’est pas trop tard, il doit toujours être disponible chez l’éditeur), ne passez pas à côté de la BD, ni de l’occasion de lire une petite histoire sans prétention, mais fort jouissive.

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