Hervé Richez (Un Grand Bourgogne Oublié) : « Toute l’ossature dramatique est inventée, tout élément constitutif de cette ossature est vrai »

Hervé Richez (Un Grand Bourgogne Oublié) : « Toute l'ossature dramatique est inventée, tout élément constitutif de cette ossature est vrai »
Rubrique Dossiers
Publié le jeudi 20 novembre 2014 par
MAJ jeudi 20 novembre 2014 à 21h11min

JPEG - 16 koQuelques semaines après vous avoir proposé la chronique d’un Grand Bourgogne Oublié, très bel album qui a su se faire une place parmi les multiples sorties sur le thème du vin (Château Bordeaux, Les Ignorants, Les Gouttes de Dieu, etc…), j’ai eu le plaisir de pouvoir poser mes questions à Hervé Richez, scénariste de ce très bel album, et, également directeur de collection chez Grand Angle.

Bande Dessinée Info : Avec la multiplication des sorties sur le thème du vin, qu’est ce qui selon vous fait l’originalité de votre album ?
Hervé Richez : D’abord, il y a un grand principe en écriture : on ne parle bien que de ce qu’on connait bien. Et clairement, le fait qu’il y ait un vigneron au “générique” apporte une différence par rapport aux autres récits (que j’apprécie en général tous, soit dit en passant). Ensuite, parce qu’il y a une grande part d’histoire vraie dans notre récit et du coup, cela crée forcément une certaine résonance pour les lecteurs.

BDI : On sent dans votre album une très belle aventure humaine, comment est né cet ouvrage ?
HR : Cet ouvrage est né d’une envie commune : celle de Manu Guillot de comprendre comment on faisait un scénario et de la mienne de connaître un peu mieux les coulisses du monde du vin. Et lors d’un repas où nous cherchions la base d’un récit et que nous évoquions la possibilité de travailler autour des trésors du vin (ces bouteilles retrouvées par hasard après des décennies comme ces bouteilles de champagne retrouvées dans une épave dans la Mer Baltique...), Manu me dit que le plus grand vin qu’il n’a jamais bu restera à jamais inconnu pour lui. Il me raconte l’anecdote qu’il a vécue avec un de ses amis qui avaient acheté le relais de chasse d’un ancien industriel lyonnais décédé. L’homme en avait fait sa garçonnière, tant et si bien que sa famille honteuse du dit-lieu ne l’a même pas visité à son décès avant de le mettre en vente. Dans la cave de ce pavillon cossu, Manu a découvert des bouteilles hors d’âge. Que des flacons très prestigieux comme la Romanée Conti 38 ou Cheval Blanc 19 mais conservés dans des conditions épouvantables. Parmi ces bouteilles, une bourguignonne dont il ne reste que l’étiquette du millésime, un des plus grands qu’il y ait eu en Bourgogne : 1959. Et là, c’est le plus grand vin que Manu, qui a été également sommelier dans un deux étoiles à Londres, n’a jamais bu. Évidemment, le mystère autour de “qui a produit cette bouteille” est un point de départ idéal pour une histoire...

BDI : Quelle a été votre méthode de travail pour ce livre ?
HR : Des séances de travail régulières pendant quelques mois où je me mettais au clavier et où je faisais parler Manu pour enrichir le récit de vérités sur le vin. Et croyez-le ou non, pas une goutte n’était bue pendant ces séances ! Je me suis chargé ensuite du découpage du récit.

BDI : On peut noter une grande part didactique, une sorte d’accompagnement du lecteur, y a-t-il une grosse part de fiction ou est-on plutôt dans le reportage ?
HR : Je dirais que c’est une fiction de synthèse...Le terme n’existe pas mais c’est ce qui définit le mieux cet album. Chaque élément du scénario pris séparément est vrai : la bouteille mystère, le terroir oublié et perdu dans la forêt sur les hauteurs de Cruzille, les personnages etc. Ce qui est totalement fictionnel, c’est la construction globale du récit autour de ces éléments véridiques. Bref, toute l’ossature dramatique est inventée, tout élément constitutif de cette ossature est vrai.

BDI : Certains de vos personnages ont des « gueules » ! C’est vrai pour Georges Dos Santos dit Jojo, mon coup de cœur, vous avez forci le trait ?
HR : En fait, j’ai peur qu’on soit même loin de la vérité. Jojo est un type incroyable, totalement habité par sa passion dont il a fait un grand business puisqu’il est probablement un des plus grands “antiquaires” du vin. Il nous a accueilli Boris, le dessinateur, et moi par cette phrase : “Messieurs, il faut boire des quilles, manger du beurre et vénérer le cochon.”. Tout est dit quand on a ce genre d’accueil, on sait à qui on a à faire ! On a d’ailleurs mis cette phrase dans l’album. Pour l’anecdote, quand nous avons fait notre soirée de lancement de l’album chez un copain restaurateur à Mâcon (La Dolce Vita de Denis Ripert), Jojo pour aider à l’écoulement des livres ouverts à la vente et à la dédicace a sorti une bouteille elle-aussi mystère et a offert un verre de cette bouteille pour toute personne se faisant dédicacer l’album. La bouteille était un porto d’un millésime difficile pour les français : 1815, l’année de Waterloo... Là encore, tout Jojo est dans cette anecdote. Un souvenir incroyable comme nous en avons d’autres avec les personnages réels qui jalonnent cet album.

BDI : Quelles sont vos méthodes, vos petits trucs pour traduire le ressenti du plaisir du vin, d’un point de vue narratif et également graphique ?
HR : Là, c’est le talent de Boris Guilloteau, le dessinateur, qui entre en jeu. C’est lui qui a mis au point l’histoire des volutes de fruit avec cette impression de corne d’abondance qui se dégage de la bouteille mystère, qui a créé des tas de petits marqueurs de goût dans l’album. Boris vient de l’animation et son expérience a été très utile pour suggérer ce plaisir du vin.

BDI : Graphiquement, le parti pris du noir et blanc accompagné de quelques notes de rouge colle parfaitement à cet ouvrage. Cela à été un choix facile dès le début du projet ?
HR : C’est encore Boris qui a fait ce choix qui, je l’avoue, m’a un peu tracassé au départ du projet. Je pensais que le noir et blanc n’attirait pas les lecteurs. Ceci dit, j’ai confiance dans le jugement d’Olivier Sulpice, le créateur et patron de Bamboo et c’est parce qu’il a adhéré au traitement prôné par Boris que je me suis laissé convaincre. Il faut dire que son traitement en noir et blanc, avec uniquement des touches de couleur quand les personnages dégustent le grand vin mystère ,donne un côté un peu intemporel au livre. Du coup, cela résume assez bien ce que nous avons ressenti avec certains personnages de l’album et notamment avec monsieur Mongeard puisque nous avons parfois eu l’impression de vivre des moments d’éternité (dixit Manu Guillot, mon coauteur).

BDI : Le carnet de commande du Clos de la Mollepierre doit être bien rempli ?
HR : Oui surtout qu’il n’y a que neuf cent bouteilles et que Manu nous en a promis un grand nombre à Boris et moi ! (Ça, c’est un habile rappel s’il nous lit...)

BDI : Une cuvée spéciale avec une étiquette de l’album est elle prévue ?
HR : Là, il faudra poser la question à Manu Guillot. Je sais par contre que la sortie de l’album coïncide avec le premier millésime où la Mollepierre existe. J’ai goûté, c’est un grand vin et je suis rassuré car cela aurait pu ne pas être le cas au regard de la jeunesse des vignes replantées sur le clos. On aurait eu l’air malin...

Un très grand merci à Hervé Richez pour avoir répondu à mes questions.
Un grand merci également à Sophie Caïola qui a permis cette interview.

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