Pascal Bresson (Plus fort que la haine) : « C'est un métier de copinage »
Publié le mercredi 10 septembre 2014 par

Pascal Bresson (Plus fort que la haine) : « C’est un métier de copinage »

Alors que l’album Plus fort que la haine vient de sortir en librairie, Hervé Beilvaire a rencontré son scénariste Pascal Bresson. L’occasion de parler franchement et sans langue de bois d’un métier très exigeant.

L’affaire Dominici, Seznec, vous proposez souvent des sujets traitant de l’injustice... Et toujours une part de mystère. Pourquoi ?

Pascal Bresson : D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours eu le vif désir que tout le monde soit traité avec justice et équité. J’ai toujours détesté l’injustice sous toutes ses formes. Je pense avoir en moi une part de rébellion ! Je ne supporte pas le fait que l’on puisse être victime d’une injustice, et Dieu sait qu’il y en a ! En ce qui concerne Seznec et Dominici, c’est au départ une passion pour ces deux affaires criminelles. Comme j’aime à le dire souvent, il y a tous les ingrédients réunis dans ces deux histoires pour faire un bon polar : dans la première, c’est une vraie injustice, dans la seconde on connaît les coupables.

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Pascal Bresson

Concernant cet album, je me bats contre l’injustice raciale, contre l’esclavagisme, contre la persécution d’un peuple à la Nouvelle Orléans dans les années 1930. Celle-ci était un État où le groupe du Klu Klux Klan sévissait terriblement. Il semait la peur et la désolation. La peur était sur chaque visage de la population noire. La justice était uniquement pour les blancs, pas pour les noirs : les blancs avaient droit de vie ou de mort sur les noirs. Ça c’était une belle injustice ! Et voici une petite citation de Martin Luther King qui met bien en exergue mes propos : « Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier ».

Dans un précédent entretien, vous disiez faire votre propre storyboard. Comment ça se passe quand on sait que René Follet adore cette partie ?

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René Follet (à gauche) en compagnie de Pascal Bresson

PB : L’avantage d’être dessinateur soi-même, c’est de pouvoir visualiser les scènes. Quand je suis scénariste sur une BD ça m’aide énormément. Non, évidement que je ne réalise pas les story board pour René. C’est uniquement pour moi que je les dessine rapidement. C’est comme au théâtre. Il faut savoir où entrer et où sortir. Comment se placer, se positionner, etc. En faisant ce petit exercice, je teste pour voir si tout fonctionne comme pour mes scènes d’actions, d’émotions, des scènes dialoguées. Voir si d’un côté je ne suis pas trop long, si mon action n’est pas trop courte, les raccords... Être dessinateur c’est pratique.

Cet album sera un one-shot. Cela ne vous empêche pas d’avancer. La série « Jean-Corentin Carré, l’enfant soldat » sort aux Editions Paquet en septembre (trois tomes de prévus) puis en 2015 « Entre Terre et Mer » avec Erwan Le Saec aux éditions Soleil. Qu’est-ce qui te fait vibrer encore, malgré les difficultés de ce métier ?

PB : Pour ces nombreuses parutions à venir, c’est surtout une coïncidence du calendrier. C’est un vrai défi que de pouvoir signer plusieurs albums actuellement. Pour faire ce métier, il faut-être passionné. Il faut le feu sacré et y croire tout le temps, s’accrocher, ne jamais désespérer ! Actuellement, ça devient de plus en plus difficile de le faire en toute sérénité. Je sais que je suis fait pour ce travail. C’est une vocation chez moi et ce depuis ma toute première rencontre avec Tibet (Ric Hochet) à l’âge de 11 ans.

Ce qui me fait vibrer c’est de voir mes dessins édités ou mes histoires paraître, le rêve d’un aboutissement. C’est de pouvoir travailler avec des amis, de partager votre nom sur l’album avec des grands Maîtres de notre milieu comme René Follet. C’est de revoir comme dans un film tout ce chemin parcouru depuis de nombreuses années tout en sachant que rien n’est acquis au final. Je dois bien avouer que j’en ai bavé pour y arriver. La sincérité et le travail n’est pas toujours récompensé. Je suis à la fois dessinateur, illustrateur et scénariste et mes débuts ne furent pas évident... J’ai conscience que ce métier pour son avenir est grandement menacé.

Enfin, pour rester sur une note positive, ma plus grande joie quand j’y repense, c’est d’avoir pu croiser, rencontrer et surtout devenir ami avec des auteurs comme : René Follet, Tibet, Uderzo, Cauvin, et tant d’autres...

Avec René Follet vous vous voyez comme des artisans de la bande dessinée ?

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Dessins préparatoires de René Follet pour l’album "Plus fort que la haine"

PB : Un jour Albert Uderzo m’a dit : « Je ne suis pas un artiste. Je suis un artisan. Mon père qui était luthier, était un artiste ». René Follet et moi-même sommes des artisans. Rien que le mot « Artiste » me fait peur. C’est un statut qui est galvaudé pour moi. Tout le monde peut-être un jour « Artiste ». On l’attribue pour tout et souvent pour n’importe quoi. Pour finir avec Albert Uderzo, il me disait : « Ça se mérite d’être « Artiste » ! ». Le qualificatif « Artisan » est déjà plus modeste qu’« Artiste ». Ça n’engage que moi évidemment !

Pour René Follet, je vais égratigner sa légendaire modestie, en disant que René fait parti des plus grands ! Avec notre album à paraître « Plus Fort que la Haine », c’est du cinéma sur du papier imprimé tant son rendu est réaliste et juste. René dessine avec finesse, j’aime son style également nerveux, souple et son traitement au lavis pour notre album ! Il faut voir ses magnifiques crayonnés que l’on peut même imprimer de suite tant ils sont justes et parfaits, que par ses beaux lavis. C’est un grand, voire le plus grand de notre métier. Tous les dessinateurs sont unanimes. René Follet n’a pas la reconnaissance qu’il mérite, mais au moins il est reconnu par tous les gens de ce métier. Il est d’une grande modestie, d’une grande rigueur de travail, il ne se lance pas dans un projet sans l’avoir analysé avec minutie. C’est un très grand professionnel qui maîtrise parfaitement sa technique comme un véritable Artisan avec ses propres outils.

Quant à moi, je travaille également comme un simple artisan dans mon coin avec une feuille et un crayon. L’ancienne méthode. En dehors des illustrations ou dessins BD, je construis mes modestes histoires méthodiquement. Quand j’aborde un sujet, généralement je me plonge avec délectation dans tous les livres concernés. Ensuite, je prends des notes. Je livre sur papier avec mon stylo toutes mes premières idées. Je couche dans des carnets entiers des idées de chapitres, des bouts de phrases, des simples mots. Je digère le tout et je démarre. Je m’enferme face à ma fenêtre, mon chat Follet (Du même nom que mon ami René) à mes côtés, et j’écris toute l’histoire découpées en 46 pages. Je me fais un story board vite fait pour voir si ça fonctionne. Après, place à l’ordinateur où je retape toutes mes ébauches manuscrites. Je compose ainsi mes 46 pages de mon album. C’est un vrai travail de rigueur. Pas de musique, pas de téléphone, que la page blanche et moi-même...

Notre métier est un savoir-faire qu’il ne faut pas saler à toutes les sauces. Ce métier scénariste est malheureusement galvaudé et j’en suis bien triste.

Pascal Bresson, vous avez commencé comme dessinateur. Pourquoi êtes-vous devenu devenu scénariste ?

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Planche extraite de l’album "Plus fort que la haine" (Pascal Bresson et René Follet)

PB : Je suis toujours dessinateur ! J’ai débuté ma modeste carrière dans de nombreux fanzines amateurs (Hors gabarit, Crème de marron, Wanted, 9e art, etc...). Des petites revues réalisées par des passionnés de bande dessinée. Les deux premiers cités ci-dessus étaient deux fanzines Rémois. J’avais 14 ans et j’avais comme camarade Jean-David Morvan. A l’époque, j’étais très influencé par Ric Hochet de mon ami Tibet. J’avais passé mon temps à recopier ses enquêtes. D’ailleurs, ce fut le tout premier auteur BD que je rencontrais, à 11 ans. Je m’étais sauvé de chez ma grand-mère pour aller le voir. Par la suite, il m’a appris toutes les ficelles pour devenir un jour dessinateur. Il m’invitait chez lui, à Bruxelles et m’expliquait, avec sa grande gentillesse, le métier. Quant à ma première rencontre avec René Follet, je n’avais que 15 ans ! C’est en découvrant son album « L’Iliade » à la bibliothèque, que j’ai eu cette grande révélation. Du cinéma sur papier. Chemin faisant j’ai pu placer 5 pages BD dans le journal « A Suivre » pour Casterman. J’ai donc pris le chemin du dessin, j’ai passé des années en solitaire à recopier, à comprendre, à analyser mes « Maîtres ». Vers l’âge de 18 ans, devenu papa, je me suis tourné alors vers l’illustration pour les enfants. Je dessinais pour les miens (Magnard, Nathan et Hemma). C’est beaucoup plus tard que je suis revenu à la bande dessinée. Je suis un auteur qui rêve, qui aime également raconter des histoires et les siennes aussi... Puis, ayant eu de graves problèmes de santé, j’ai perdu l’énergie, la force pour passer autant de temps sur une planche. Il faut une santé de fer ! Alors, je me consacre davantage sur les scénarios, les découpages pour mes albums. Ce n’est pas toujours simple, car il faut également qu’ils plaisent à mes éditeurs (ce qui n’est pas gagné). Surtout quand on voit l’avenir de ce métier ! Comme tout auteur, je ne peux évidemment scénariser que des histoires que je sens avec mes tripes, mes convictions, mes envies. Des histoires que moi, j’aimerais lire. Mais elles ne peuvent pas toujours faire l’unanimité. J’envie certains auteurs qui ne sont pas obligés de passer comme moi par des commissions de lecture où des gens de l’édition se réunissent pour donner leur accord ou non. Je connais certains auteurs privilégiés qui sur un simple appel téléphonique, peuvent écrire ou proposer tout et n’importe quoi. Il faut être dans les petits papiers, avoir des réseaux et faire partie d’une bande. Le copinage fonctionne bien dans ce métier. Ce ne sont pas les plus talentueux qui réussissent ! C’est parfois affligeant, décourageant, démotivant... Il faut se battre tout le temps ! On gagne, on perd...

Vous avez déclaré "Je suis à la fois dessinateur, illustrateur et scénariste et mes débuts ne furent pas évidents". Pouvez-vous développer ?

PB : Je n’ai pas eu la chance de faire une école de dessins. Je suis un pur autodidacte ! Donc double travail. J’ai eu la chance de côtoyer dès mon plus jeune âge mes idoles : Tibet, René Follet, Uderzo, Aouamri, ou Sanahujas. Grâce à eux, j’ai su de suite en montrant mes modestes dessins, que j’avais une chance de pouvoir un jour faire carrière ! Dieu merci, tout était positif. Mes dessins étaient maladroits, mais on sentait que ce jeune petit gars que j’étais s’accrochait et que la passion était là. C’est important de rencontrer des professionnels et de montrer son travail. Il faut que ce soit constructif. J’ai bossé jours et nuits en les recopiant. J’ai appris la perspective, l’anatomie, la narration et la couleur. Tout ça en lisant des bandes dessinées, en m’imprégnant au maximum de tout ce que j’aimais. J’étais jeune papa, je devais jongler entre les couches et mon apprentissage personnel. J’ai eu beaucoup de chance car je me suis battu pour m’imposer. Et croyez bien ce ne fut pas simple. Je me suis battu par mon travail et non pas ce système de piston, car encore une fois, c’est un métier de copinage. On peut dire que j’y ai laissé ma santé. J’ai publié mes premiers albums pro chez Nathan et Hemma pour des livres enfants, des illustrations pour des revues jeunesse. Je ne gagnais pas des masses par rapport au travail donné, mais la passion était là. Je me disais combien j’avais de la chance de pouvoir faire un métier de passion, un vrai rêve d’enfant. Je m’imaginais être un Tibet ! Maintenant, j’alterne illustrations pour enfants, quelques dessins dans des revues et beaucoup de scénarios pour des albums à paraître. Je ne vais me consacrer qu’aux scénarios si on m’en donne encore l’occasion. Mais la passion n’est plus enflammée comme avant. Déçu par ce métier non reconnaissant, déçu par le milieu qui a changé. L’état d’esprit que je ne retrouve plus à mes débuts. Certains ont la grosse tête... C’est devenu un business alors que la plupart ne gagnent pas leurs vies. Il faut se battre tout le temps. Je sais qu’un jour ça s’arrêtera pour moi, je m’y suis préparé, car je me sens de plus en plus en décalage avec ce que l’on peut voir paraître en librairie, loin de mes idées. Mais je n’ai pas d’amertume, j’ai la chance de faire ce métier, d’avoir été proche de grands Maîtres, d’avoir connu une partie de la bonne époque BD. Mais pour être franc, si je devais revivre tout ce parcours d’embûches, je pense que je serais resté au stade de passionné de BD, un simple lecteur. J’ai beaucoup donné à ce milieu, beaucoup... et lui peu.

Propos recueillis par Hervé Beilvaire

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