Nous sommes Motörhead (Collectif) – Dargaud

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Nous sommes Motörhead (Collectif) – Dargaud
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Publié le mardi 25 mai 2010 par Mise à jour de cette page le 6 mars 2018 à 11h45min

De la sainte trinité des grands groupes de rock’n’roll issus, même à leur corps défendant, de la révolution punk des années 70, il n’en est plus qu’un encore debout. Les Ramones ont rendu les armes en 1996, et ne se reformeront plus jamais puisque Joey, Dee Dee et Johnny doivent bopper comme des fous quelque part du côté des 7 Enfers. Où les a rejoint l’an dernier Lux Interior, qu’on pensait pourtant mort et zombifié depuis près de 40 ans. Il apparut donc que non quand le 4 février 2009 sa mort, humaine s’entend, fut annoncée à travers le monde, créant du même coup un tsunami émotionnel conséquent. Évidemment, même si Poison Ivy ne s’est plus exprimée en public depuis ce jour, sauf pour publier un communiqué remerciant les multitudes de fans à travers le monde de leur sollicitude suite au décès de Lux, les Cramps ont été enterrés avec leur chanteur défunt.

Reste donc Motörhead, et son inamovible frontman, Lemmy Kilmister, pour entretenir la flamme d’un rock’n’roll vrai et pur, sans concession ni mesure, un rock’n’roll à jamais ancré dans les méandres les plus troubles de la nature humaine. Si le rock’n’roll devait être personnifié, nul doute que Lemmy serait le candidat idéal, lui qui lui a voué sa vie entière depuis la fin des 50’s quand il découvrit tout à la fois les mélodies sournoises et les riffs tranchants de Buddy Holly, et le pouvoir attractif du statut de guitariste sur la gente féminine dont le bougre a toujours été friand.

De son aveu même Lemmy était un piètre guitariste. On peut l’entendre avec cet instrument dans les quelques enregistrements des Rockin’ Vickers, son premier groupe en 1965, ainsi que sur l’album de Sam Gopal, formation qu’il rejoignit en 1968 juste après avoir été roadie anglais de Jimi Hendrix, excusez du peu. Il en vint rapidement à troquer la 6 cordes (et 6 cordes c’est toujours au moins 3 de trop pour faire du rock’n’roll comme le prouvèrent bien des années plus tard les Presidents of the United States of America) contre les 4 fils de fer barbelés d’une basse lors de son intronisation chez Hawkwind… dont, au demeurant, il joue comme d’une guitare rythmique, pour mieux amplifier les accords déjà surpuissants de Motörhead. Et depuis 1975 on n’a jamais vu Lemmy avec autre chose qu’une Rickenbacker 4004 entre les mains (à part, bien sûr, quelques accortes gisquettes, mais on s’éloigne du sujet, ou bien, de manière très éphémère, une Rickenbacker à 8 cordes, assez injouable selon ses dires, en tout cas pour son style en accords ouverts), branchée sur un mur de Marshall, rarement moins de 6 ou 8, ce qui, vous en conviendrez, ne prédestine guère à entonner des chants scouts le soir autour d’un feu de camp. Lemmy a d’ailleurs tant fait pour ce modèle de basse que Rickenbacker lui en a dédié une édition limitée exclusive, la 4004LK, rejoignant ainsi le club très fermé des musiciens ayant donné leur nom à un modèle de leur instrument fétiche.

Tout ceci pour dire, donc, que Motörhead est bel et bien le dernier grand groupe de rock’n’roll de la planète électrique, et que Lemmy en est son gourou et son chef de bande. Le garant d’un mode de vie intransigeant que nous sommes nombreux à tenter, tant bien que mal, de suivre dans un monde particulièrement revêche à toute forme d’identité ostensiblement affirmée et affichée. Dans un monde dominé par le costume-cravate, le cuir et les chaînes ne sont jamais particulièrement approuvées par les masses grégaires. Tant pis, faisons front, on a l’habitude.

Depuis longtemps maintenant on sait que nombre d’auteurs de BD, surtout dans la frange plutôt alternative du genre, sont également friands de rock’n’roll, certains ayant déjà allègrement franchi le pas, on se souvient notamment des Closh ou des Silver d’Argent, d’autres n’hésitant pas à suivre les deux carrières de dessinateur et de musicien en parallèle, comme Fred Beltran, guitariste des Washington Dead Cats, et qui dirige également son propre groupe de dirty rockabilly, Lord Fester Combo.

Avec tout ce passif, fatalement, un jour, le nom de Motörhead devait bien finir par être associé à la bande dessinée. C’est ce qui vient d’être fait, et c’est en France que ça se passe, sous l’égide de Dargaud, pourtant pas forcément le plus progressiste des éditeurs, on aurait plutôt vu ça chez les Humanos ou Fluide Glacial, raison de plus pour savoir gré à la « vieille » institution d’avoir pris ce risque.

Au départ, les responsables de cet ouvrage (oui, je balance, je n’hésite pas) sont le scénariste Appollo (« La grippe coloniale », « Biotope », « Le chevalier au cochon », « Ile Bourbon 1730 ») et le dessinateur Stéphane Oiry (« La famille Achedeuzot », « Les passe-murailles » ou le magazine « Capsule cosmique »), eux-mêmes évidemment ardents défenseurs de la cause motörheadienne devant l’éternel pop. Autour du projet ils vont donc réunir une petite trentaine de contributeurs, dont (liste loin d’être exhaustive) Stéphane Blanquet, Guillaume Bouzard, Brüno, Serge Hua-Chao-Si, Mattt Konture, J.-C. Menu, Riad Sattouf, Hervé Tanquerelle ou Olivier Texier, la plupart de ces jeunes gens ayant fait leurs premières armes dans le fanzinat, un monde où rock’n’roll et bande dessinée font très souvent cause commune, ceci explique peut-être cela.

Chacun y va donc de sa petite histoire sur Motörhead, il y en a vingt-deux au total dans l’album, de deux à huit pages chacune, certains auteurs ayant choisi de raconter leur propre « rencontre » avec le groupe, souvent à l’adolescence, et souvent par accident. De toute façon, quand on n’a pas forcément l’âge d’avoir vécu l’émergence du mouvement punk, et donc la montée en puissance de Motörhead au milieu des années 70, on ne peut entendre parler du groupe que par accident, puisqu’il n’y a aucune chance de les entendre à la radio, sinon dans des émissions spécialisées sur des fréquences locales, de les voir à la télé, ou de trouver un article sur eux dans la presse, rendons quand même hommage au défunt Siné Hebdo pour avoir publié une interview de Lemmy, illustrée par Vuillemin, dans l’un de ses derniers numéros. Ces courtes historiettes autobiographiques rappelleront à tous ceux qui ont grandi en province profonde les galères inhérentes aux jeunes populations autochtones pour se rendre à un concert, ou, plus prosaïquement, pour se procurer un disque (est-il utile de préciser que tout ceci se passe avant l’ère d’Internet et du téléchargement boulimique ?). On en a tous connu de ces plans foireux et miteux où la découverte tout à la fois de l’existence de l’autre sexe et du rock’n’roll se faisait à dos de mobylette et par cassette multi repiquée interposée.

Pour autant, certains ont quand même choisi la fiction pour rendre hommage à Lemmy et sa bande de dangereux et sauvages pistoleros pas vraiment francs du collier, ce qu’ils ne sont d’ailleurs absolument pas à la ville, Lemmy étant même un parfait gentleman… tant qu’on ne vient pas trop l’asticoter sur des sujets qui fâchent… du moins qui le fâchent lui. Ainsi en va-t-il d’Olivier Texier et son « Mort métal pour Motörhead » à l’atmosphère mad maxienne post apocalyptique (un bootleg du groupe, datant du début des années 80, s’intitule d’ailleurs « Mad Max 4 », tout un symbole), Anouk Ricard et son très drôle « Lemmy pour la vie », Appollo et Brüno et leur sexy « Another perfect day », Nicolas Witko et son « Beer drinkers & hell raisers » avec un Lemmy alien, Jean Bourguignon et un « Freak out ! » où un Lemmy fantasmé se révèle, finalement, plutôt fidèle à l’original, Jerry Frissen et Hervé Tanquerelle pour un « We are Motörhead » où Lemmy devient le super-héros inter-galactique que l’on se plaît tous à imaginer (oui, Lemmy, sauveur de mondes grâce à l’accord ultime), Benjamin Bozonnet et Tanguy Ferrand qui nous démontrent dans « La véritable histoire des accords de Yat-kha » qu’il ne fait pas bon vouloir être Lemmy à la place de Lemmy, de Lemmy il n’y en et il n’y en aura jamais qu’un seul, Tofépi et son très poétique (si si c’est possible d’être poétique avec Motörhead tout en mettant en scène un Hell’s Angels, peut-être mon histoire préférée de tout l’album) « L’as des as », Riad Sattouf et ses génialissimes « Variations sur Lemmy Kilmister », ainsi d’ailleurs que pour les bios imaginaires de ses petits camarades en fin de volume, ce type-là est décidément un grand.

Pour ce qui est de l’inspiration musicale, la plupart des intervenants plonge délicieusement dans les premières années du groupe, avec la légendaire formation, à défaut d’être la première, qui voyait le guitariste Fast Eddie Clarke et le batteur Philthy Animal Taylor épauler avec fougue et hargne un Lemmy au sommet de son art. Une période définitivement marquée par les albums « Overkill », « Bomber », « Ace of spades » et « No sleep ‘til Hammersmith », sans oublier le tout premier album éponyme, qui reste, à titre personnel, l’un de mes préférés, bien que beaucoup le sous-estiment en raison d’un son pour le moins brouillon et sale, ce qui, à mes yeux, en fait un véritable album punk, justement à sa place dans l’air de cette époque. Malgré tout, certains album ultérieurs trouvent grâce aux oreilles de quelques-uns, ce qui n’est que justice puisque Motörhead, 35 ans après ses débuts, continue à faire paraître des disques implacables d’efficacité et totalement imprégnés de rock’n’roll, puisque c’est bien de cela dont il s’agit (ne dites surtout pas à Lemmy qu’il fait du hard-rock ou du heavy-metal, ça risquerait de mal se terminer pour vous, et ce serait effectivement une hérésie de votre part).

Terminons par l’objet lui-même. Ce livre de cent douze pages, jusque dans sa présentation et son format, est profondément motörheadien dans l’âme puisqu’il se montre à vous dans un format carré de trente centimètres sur trente, ce qui est, pour tout vinyl addict qui se respecte, le format standard d’un bon vieil album 33 tours d’avant le numérique et le mp3, et que la couverture nous offre une déclinaison, par Stéphane Blanquet, du logo de Motörhead, ce crâne de sanglier aux défenses démesurées et couvert de chaînes et de clous, histoire de s’inscrire dans la logique esthétique créée par Joe Petagno en 1977 pour le premier disque du gang, le logo se retrouvant systématiquement sur la pochette de chaque album du groupe depuis lors. La dernière touche sera ajoutée par l’apposition d’un sticker précisant : 100 pages de bandes dessinées énervées. Et là, il ne s’agit absolument pas de publicité mensongère.

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