Chronique Les Tuniques Bleues T60 : Carte blanche pour un Bleu (Raoul Cauvin et Willy Lambil) - Dupuis

Publié le lundi 13 février 2017 par Lionel Dekanel. Mis à jour le 13 février 2017 à 10h14.

Des séries qui voient paraître leur soixantième épisode, ça ne court pas les rues. Avec leur auteur d’origine, encore moins. C’est en effet le cas du scénariste Raoul Cauvin, à la manœuvre depuis 1968. Le dessinateur Willy Lambil, de son côté, est aux pinceaux depuis 1972, date à laquelle il a succédé à Louis Salvérius / Salvé décédé prématurément. Si vous faites le compte, ça nous donne une belle moyenne de plus d’un album par an puisque la série existe depuis 48 ans, autant dire que le rythme est plutôt soutenu et, surtout, qu’il ne faiblit pas, Lambil et Cauvin continuant à faire paraître les albums annuellement, quelques semaines avant Noël ce qui fait un cadeau tout trouvé à mettre sous le sapin pour les aficionados. Joindre l’utile à l’agréable en quelque sorte.
Ce nouvel épisode est assez inhabituel pour le sergent Chesterfield puisqu’il se retrouve cloué dans un fauteuil roulant 40 pages durant. Traumatisé par un obus ayant éclaté non loin de lui lors d’une célèbre charge inconsidérée du capitaine Stark, Chesterfield n’est plus qu’un légume, ou plutôt une courgette selon les termes du médecin chargé de son cas, incapable de bouger ou de parler, il ne réagit plus à rien. Ce qui ne va pas l’empêcher, à son corps défendant, de continuer à pourrir la vie du caporal Blutch. Ce dernier, probablement atteint du syndrome de Stockholm avant l’heure, décide en effet de prendre fait et cause pour son meilleur « ennemi » lorsque le général Alexander lui signifie que, Chesterfield étant devenu inutile pour l’armée, il le renvoie à la vie civile, en d’autres termes, il l’expédie directement dans un asile.
Blutch obtient un sursis de trente jours pour tenter de refaire du sergent un militaire digne de ce nom, faute de quoi la décision d’Alexander deviendra irrévocable. Et notre pauvre Blutch de trimballer Chesterfield dans son fauteuil roulant à travers tous les Etats-Unis. Le médecin lui ayant laissé entendre que seul un autre trauma pourrait peut-être ramener Chesterfield dans le monde réel, il ne lui reste plus qu’à le confronter à des situations qu’il a déjà connues en espérant que celles-ci remettront en marche le cerveau amorphe du sergent. C’est l’occasion pour Lambil et Cauvin d’évoquer quelques-unes des aventures vécues par le duo dans les albums précédents. Un habile procédé pour faire un petit résumé de la série, ce qui peut aussi donner envie aux nouveaux lecteurs de se pencher sur les anciens volumes. Blutch ira même jusqu’à ramener Chesterfield dans le désert du sud-ouest, là où le colonel Appeltown est toujours en poste avec sa fille Amélie.
Mais rien n’y fera. Les trente jours passés, Alexander missionne Blutch pour ramener Chesterfield à sa famille, à charge pour elle d’en faire ce que bon lui semble. Finalement, le choc salvateur viendra de là où on l’attendait le moins... sauf pour les lecteurs les plus fidèles de la série, ceux qui la connaissent sur le bout des doigts.
Je ne dévoilerai évidemment pas la chute. Après « Dent pour dent », le cinquante-sixième tome, cette aventure donne l’occasion à Lambil et Cauvin d’aborder à nouveau le côté « médical » de ce que les historiens considèrent être le premier conflit de l’ère moderne. Si « Dent pour dent » s’attachait aux séquelles physiques d’une guerre qui fut très meurtrière, eut égard aux avancées technologiques en matière d’armement, « Carte blanche pour un bleu » évoque les ravages psychologiques causés par ces affrontements. Des répercussions psychiques qu’on retrouve régulièrement depuis, durant les deux guerres mondiales bien sûr, mais aussi au Vietnam ou, plus récemment, en Afghanistan ou en Irak.
Des maladies régulièrement étudiées depuis l’invention de la psychiatrie au début du 19ème siècle et de la psychanalyse au début du 20ème siècle à défaut d’être réellement prises en compte par les politiques et les militaires à chaque déclenchement de conflit. Ce n’est qu’a posteriori qu’on prend conscience qu’une guerre, quelle qu’elle soit, n’est jamais sans conséquence, ni pour les civils ni pour les militaires, les nombreux cas de vétérans américains revenus fous du Vietnam ou d’Irak, souvent traités dans la littérature ou au cinéma, n’en sont que quelques-uns des exemples les plus symboliques. Il n’en reste pas moins que cet album, comme l’ensemble de la série, est toujours fort drôle avec quelques gags très efficaces. Loin de s’essouffler, les auteurs fourmillent d’idées, une belle gageure pour une série aussi longue.

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