Chronique Astérix T36 : Le papyrus de César (Jean-Yves Ferri et Didier Conrad) - Albert René

Chronique Astérix T36 : Le papyrus de César (Jean-Yves Ferri et Didier Conrad) - Albert René

Publié le mardi 8 décembre 2015 par
Mise à jour de cette page le 8 décembre 2015 à 10h44min

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Pour leur deuxième incursion dans l’univers d’Astérix, Ferri et Conrad reviennent à l’un des fondamentaux de la série, faire passer un discours qui s’adresse, non pas aux gaulois du passé, mais aux français du présent. Avec « Le papyrus de César », c’est l’Information, avec un « I » majuscule, qui est passée au crible de leur regard ironique. Pour cela, ils partent d’un ouvrage qui, au fil du temps, est devenu une sorte de best-seller de l’antiquité, « Les commentaires sur la guerre des Gaules », écrit par Jules César lui-même. Encore faut-il préciser que, dans son ouvrage, César ne fait surtout pas œuvre de journaliste, ni même d’historien d’ailleurs. Le public à qui s’adresse César, celui qui est supposé lire son ouvrage, c’est le peuple romain. Ce ne sont évidemment pas les gaulois, déjà vaincus quand le livre est rendu public, ni même les autres peuples composant la mosaïque que commence à devenir la République romaine. « Les commentaires sur la guerre des Gaules » ne sont rien d’autre qu’une œuvre de propagande, destinée à convaincre les romains du génie, politique et militaire, et de la grandeur de César. On sait que César, tout au long de sa carrière politique, avait une idée fixe, abattre la République romaine, responsable, selon lui, de la décadence de Rome, pour lui substituer un retour à la monarchie. Une monarchie pourtant honnie par Rome encore à l’époque, près d’un demi millénaire après la chute de Tarquin le Superbe, le dernier roi. Avec « Les commentaires sur la guerre des Gaules », il espérait amener les romains à adopter son point de vue, et donc à le soutenir dans son combat politique. Il n’y parviendra pas, puisque c’est en grande partie à cause de cette stratégie qu’il sera assassiné en 44 avant Jésus-Christ. Les conjurés, emmenés par Cassius et Brutus, étant persuadés que César allait bientôt demander aux romains de le nommer roi. Ou plutôt si, César parviendra à ses fins, mais par procuration et à titre posthume, puisque c’est son neveu et fils adoptif, Octave, devenu Auguste, qui prendra le titre d’empereur en 27 avant Jésus-Christ. On connaît la suite.

« Les commentaires sur la guerre des Gaules » sont donc la démonstration, par lui-même, des qualités de César. D’ailleurs, pour preuve qu’il s’agit bien d’un ouvrage à sa propre gloire, César n’en écrit que les sept premiers livres, ceux relatant les campagnes menées entre 58 et 52 avant Jésus-Christ. Celles qui lui ont valu ses succès, sa gloire et ses honneurs, jusqu’à la défaite de la coalition menée par Vercingétorix à Alésia. Les deux années suivant Alésia, qui verront encore de nombreux soulèvements en Gaule, jugés de peu d’importance par César, déjà accaparé par les prémices de la guerre civile qui va bientôt l’opposer à Pompée, ne sont pas relatés par le généralissime, mais par l’un de ses lieutenants, Hirtius, dans le huitième et dernier livre de l’ouvrage. Mais Ferri et Conrad, très bien informés pour le coup, ont découvert que César avait néanmoins rédigé un dernier chapitre à ses « Commentaires », un chapitre intitulé « Revers subis face aux irréductibles gaulois d’Armorique ». Un chapitre dont personne n’avait eu connaissance jusqu’à présent, et pour cause, puisqu’il avait été retiré de la version finale des « Commentaires ». C’est Promoplus, l’éditeur de César, qui convainc son illustre auteur de passer sous silence ce léger accroc à sa conquête totale de la Gaule, afin de ne pas entacher sa réputation, et donc ne pas mettre en péril le fabuleux destin auquel il est promis. C’est l’apanage des grands de ce monde d’être l’objet de l’attention, souvent intéressée, d’hagiographes prêts à légèrement travestir la vérité afin de garder intacte l’aura de légende de ceux qu’ils servent.

Dans le genre, près d’un millénaire plus tard, Eginhard ne fera pas autrement lorsqu’il rédigera la biographie de Charlemagne, ne s’intéressant qu’aux hauts faits de l’empereur, parfois même en les enjolivant, comme le couronnement de l’an 800 à Rome, tout en passant sous silence les faits nettement moins nobles ou glorieux, comme le sac de la ville, pourtant chrétienne, de Pampelune lors de la calamiteuse expédition en Espagne, qui se conclura par l’épisode de Roncevaux et la mort de Roland, une mort évidemment présentée comme héroïque, alors qu’elle fut probablement assez sordide, comme il devait en aller usuellement à cette époque. Bref, tout ça pour dire que, une fois la décision prise de retirer des « Commentaires » le chapitre consacré à un certain petit village gaulois que nous connaissons bien, encore fallait-il en détruire toutes les copies existantes. Toutes ? Non ! L’une d’entre elles, grâce à un scribe plus intègre que les autres, est confiée à Doublepolémix, un colporteur de nouvelles gaulois en poste à Rome pour le compte du « Matin de Lutèce », l’un des journaux les plus lus en Gaule.

Conscient qu’il tient là un « canalis » (un scoop en gaulois moderne) énorme, Doublepolémix décide de se rendre chez les irréductibles mentionnés par César afin de leur confier le précieux papyrus. Point de départ d’une nouvelle aventure pour nos héros. Et prétexte, pour Ferri et Conrad, à décliner le traitement de l’information tel que nous le connaissons aujourd’hui, avec ses petits travers, voire ses dérives. Au fil des pages, nous apprenons ainsi que, déjà à l’époque, l’horoscope était souvent plus lu que les informations essentielles. On voit aussi se développer de nouvelles technologies, comme l’utilisation des pigeons voyageurs plutôt que la Poste en chars à bœufs. Nous découvrons, enfin, comment les druides se transmettaient leur enseignement de bouche de druide à oreille de druide, l’un d’entre eux étant spécifiquement chargé de graver dans sa mémoire vive tout le savoir de l’époque, afin de pouvoir le stocker et le transmettre aux générations futures. Ce qui nous donne l’occasion d’apprendre, à notre grand étonnement, ainsi qu’à celui d’Astérix et Obélix, que même Panoramix a été jeune un jour. Non ? Si ! On rencontre son ancien professeur, qui vit retiré dans la forêt des Carnutes. C’est d’ailleurs lui, Archéoptérix, qu’Astérix, Obélix et Panoramix (oups, j’aillais oublier Idéfix), vont aller visiter pour qu’il archive les données du papyrus manquant des « Commentaires » de César, et donc grâce à qui Ferri et Conrad ont pu y avoir accès deux mille ans plus tard. Comme quoi les nouvelles technologies ont quand même du bon. Jusqu’à Abraracourcix qui, apprenant que César a écrit sa version des faits, décide à son tour d’écrire ses propres souvenirs, à l’instigation de Doublepolémix, qui y voit un nouveau « canalis » énorme capable de faire trembler l’empire, qui n’est pourtant pas encore né.

Perpétuant la tradition établie par Goscinny et Uderzo de faire alterner les aventures d’Astérix en Gaule et hors de Gaule, ce nouvel album ne sort donc pas des frontières nationales. Ce qui n’empêche évidemment pas Ferri et Conrad de nous présenter une nouvelle fournée de personnages hauts en couleurs, tant gaulois que romains. Ni de s’amuser avec ceux que l’on connaît déjà, à commencer par les habitants du village, qui ne ratent jamais une occasion de se chicorer, Bonemine et Abraracourcix, Agecanonix et Madame, Cétautomatix et Ordralfabétix, le même Cétautomatix et Assurancetourix (apparemment, le fait de trimballer un marteau de forgeron, ça n’améliore pas les relations de voisinage), avant de s’unir face à l’ennemi commun, le Romain, quand celui-ci s’approche un peu trop près du hameau. Sans oublier les pirates et leur habituel cameo d’une demie page. Ferri et Conrad se sont clairement réapproprié les codes régissant toute bonne aventure d’Astérix qui se respecte, avec ses anachronismes, ses jeux de mot, son comique de répétition, ses distributions de baffes, et tutti quanti, pour parler comme l’occupant. D’ailleurs, comme pour « Astérix chez les Pictes », les deux auteurs n’ont pas hésité à présenter leur travail à Uderzo et ainsi obtenir son aval, afin d’être certains de ne pas trahir l’esprit de la série. Graphiquement, du moins en ce qui concerne les personnages récurrents, le trait de Conrad est fidèle à celui d’Uderzo. C’est avec les nouveaux personnages que le dessinateur se permet de se démarquer légèrement du style de son aîné, ainsi qu’avec certains décors, comme la forêt des Carnutes, peut-être un chouia plus inquiétante que ce qu’aurait pu faire Uderzo, même si c’est très relatif. On reste évidemment en terrain connu, jamais dépaysés, ce qui est somme toute le plus important. Et ce qui contribue au succès continu de la série. Une passation de relais sans hiatus. C’est une bonne chose.

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