Chronique Les Tuniques Bleues T59 : Les quatre évangélistes (Raoul Cauvin et Willy Lambil) – Dupuis

Chronique Les Tuniques Bleues T59 : Les quatre évangélistes (Raoul Cauvin et Willy Lambil) – Dupuis
Rubrique Dossiers
Publié le lundi 14 décembre 2015 par
MAJ lundi 14 décembre 2015 à 21h44min

Si je compte bien, les Tuniques Bleues, qui sont nées en 1968, avec déjà Raoul Cauvin au crayon et Louis Salvérius aux pinceaux, remplacé en 1973 par Willy Lambil, en sont à une aventure tous les neuf ou dix mois, ce qui est une moyenne plus qu’honorable. En effet, si la série compte aujourd’hui cinquante neuf albums, deux de ceux-ci sont des compilations d’histoires courtes parues au tout début de la saga, la première histoire en 44 pages, « Un chariot dans l’ouest », étant parue en 1970. On ne peut pas dire que les auteurs s’endorment sur leurs lauriers, ni qu’ils soient en panne d’inspiration. Quand on pense que, dans la vraie vie, la guerre de Sécession n’a duré que cinq ans, heureusement qu’on ne se préoccupe guère de continuité ni de réalisme dans le domaine de la bande dessinée, sinon Lambil et Cauvin seraient aux fraises depuis longtemps. Bref, tout ça pour dire que le sergent Chesterfield et le caporal Blutch se retrouvent à nouveau embringués dans une aventure dont ils se passeraient bien volontiers. Surtout Blutch d’ailleurs, qui n’est jamais volontaire pour quoi que ce soit, surtout pas pour des missions dangereuses, et encore moins en compagnie de son sergent détesté préféré qui, lui, à l’inverse, accepte tout. Quoique, dans l’album précédent, « Les bleus se mettent au vert », les rôles étaient inversés, Chesterfield faisant tout pour ne pas mener à bien une mission qu’il considérait peu digne de son statut de soldat, tandis que Blutch, au contraire, se réjouissait de s’éloigner du front pour aller cueillir des pommes.

Cette fois-ci, pour éviter de voir Chesterfield et Blutch faire à nouveau leur sucrée, surtout à l’énoncé d’une demande qui ressemble fort à une mission suicide, le général Alexander n’y va pas par quatre chemins. Il laisse le choix aux deux compères, ou bien accepter la mission, ou bien se retrouver devant un peloton d’exécution. Présenté comme ça, c’est sûr que le choix paraît moins cornélien. Encore que Blutch, en y réfléchissant bien, aurait probablement opté pour le peloton d’exécution, persuadé qu’il aurait plus de chances de s’en sortir. Pour Chesterfield, évidemment, le choix n’en était plus un. Pour un soldat dans l’âme comme lui, finir fusillé comme un banal déserteur, voilà qui ferait tache dans sa nécrologie, donc, pas question de refuser. Et la mission en question ? Bah ! Une broutille. Neutraliser une batterie de canons confédérée installée au sommet d’une colline et qui pilonne gaillardement les troupes yankee dès que celles-ci font mine de monter à l’assaut de l’éminence, grise pour le coup. On notera que, dans un élan poétique, le capitaine confédéré Pendleton, responsable de la batterie, a donné aux quatre canons placés sous sa responsabilité les noms des quatre évangélistes, Marc, Luc, Jean et Matthieu. Faut dire que Pendleton, avant d’enfiler l’habit confédéré, était pasteur, ceci expliquant cela.

Compte tenu de l’efficacité létale des obusiers en question, on peut parler ici des quatre canons de l’apocalypse. Alexander a ainsi déjà perdu la moitié de ses effectifs dans l’affaire, c’est dire. Mais comment faire pour mettre hors d’état de nuire quatre canons, servis par des artilleurs triés sur le volet, au sommet d’une colline abrupte dont, en sus, Pendleton interdit l’accès à quiconque, y compris à d’autres confédérés ? Alors à deux soldats yankee, autant dire que ce serait du bête tir au pigeon. Mais Chestefield, comme d’habitude, a un plan. Ce qui, on s’en doute, ne rassure pas vraiment Blutch. Puisque Pendleton est un ancien prédicateur, il se fera lui-même passer pour un pasteur, seul moyen, selon lui, de ne pas éveiller les soupçons. Quant à Blutch, c’est encore plus facile, il jouera le rôle d’un simple d’esprit qu’il a recueilli sur la route. Ce qui nous vaut de voir Blutch faire l’ahuri, l’abruti et le benêt pendant la moitié de l’album. En revanche, pour ce qui concerne la destruction des canons, là, Chesterfield est un peu à court d’idée, mais il fait confiance à son sens de l’improvisation. Devinez ce qu’en pense Blutch. Le problème, c’est qu’un plan ne se déroule jamais sans accroc, surtout dans le cas de ceux de Chesterfield.

Ici, ce sont pas moins de deux os qui vont venir perturber les choses. D’abord, en arrivant au pied de la colline, c’est ce brave Cancrelat que nos deux héros aperçoivent dans les rangs d’un détachement confédéré installé là. Un Cancrelat qui devient, au fil des albums, un personnage quasi récurrent, et qui ne manque pas de reconnaître ses ennemis jurés, déguisement ou pas déguisement. Ensuite, après que Blutch et Chesterfield soient quand même parvenus dans le camp de Pendleton, c’est ce pauvre capitaine Stark qui, à son corps défendant, provoque l’ire de Blutch quand celui-ci s’aperçoit que son supérieur attend patiemment la prochaine charge juché sur Arabesque, le cheval du caporal. Le sang de Blutch ne fait qu’un tour, et, oubliant la mission, Chesterfield, Alexander, la guerre et tout autre détail anodin du même genre, décide aussitôt de retourner dans son camp récupérer son cheval. Chesterfield ne pouvant que suivre le mouvement, pour tenter d’arrêter son subordonné, ce qui, du même coup, éveille les soupçons de n’importe quel confédéré normalement constitué. C’est à partir de là que tout part en sucette. As usual ! Mais qu’on se rassure, les canons seront bel et bien détruits, même si Blutch et Chesterfield n’y seront pas pour grand-chose, et Arabesque, à peine Stark aura-t-il commencé à entonner son habituel « CHAAR... », qu’à « GEZ... » elle se sera déjà aplatie des quatre fers au sol. La morale est donc sauve.

Avec cet album, Lambil et Cauvin respectent à la lettre les trois règles du théâtre classique, les unités de temps, tout se passe en une seule journée, ce qui ne calme pourtant pas les ardeurs d’Alexander, pressé de voir les canons détruits, et qui piaffe d’impatience d’envoyer une énième fois ses troupes à l’assaut, sans attendre de savoir si Blutch et Chesterfield ont réussi la mission ou pas, de lieu, entre la base et le sommet d’une unique colline, et d’action, puisque tous les évènements, coups de théâtre compris, s’enchaînent comme à la parade, jusqu’au dénouement final. Quant à nos deux héros, ils augmentent encore leur collection de déguisements. S’ils avaient déjà enfilé des vêtements de paysans, comme Blutch ici, de mémoire, ils n’avaient pas encore revêtu l’habit de pasteur, même si Chesterfield, dans « El padre », s’était déjà travesti en prêtre catholique. Le jour où un éditeur aura la bonne idée de créer des poupées de papier à l’effigie de Blutch et Chestefield, avec leur garde-robe complète à découper, il y aura de quoi occuper quelques longues soirées d’hiver.

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