Black Kiss (Howard Chaykin) – Delcourt

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Black Kiss (Howard Chaykin) – Delcourt
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Publié le dimanche 18 avril 2010 par Mise à jour de cette page le 6 mars 2018 à 11h44min

De l’art d’accommoder les restes pour le bien de tous ! Plus de vingt ans après sa publication originelle aux USA (c’était en 1988), le Black Kiss d’Howard Chaykin est enfin traduit en français. Comme quoi il ne faut jamais désespérer. Et c’est Delcourt qui s’y colle dans sa collection « Erotix » (où l’on trouve déjà du Magnus, du Crepax ou du Frank Thorne).

On se demande bien pourquoi la France a attendu si longtemps pour enfin sortir ce pavé (140 pages) noir de chez noir. Certes, aux USA, l’album, dès sa parution, alimenta une controverse certaine de par son thème principal, et, surtout, de par son traitement graphique. Mais là où une Amérique fortement dominée par les courants religieux de tout poil pouvait, à la rigueur, être choquée par le cocktail de sexe et de violence de Black Kiss, la France, normalement et soi-disant affranchie de ce genre de courant de pensée obscurantiste, aurait dû, au contraire, s’engouffrer dans la brèche et traduire dans la foulée un album qui s’avère, avec le recul, une arme redoutablement efficace contre la Moral Majority américaine. Ce qui, de la part d’un électron libre comme Chaykin, n’est finalement qu’évidence.

Bref, après vingt ans de silence radio sur cette œuvre, elle est enfin là, et on ne peut que s’en réjouir.

Quand Chaykin fait paraître sa mini série en 12 épisodes il est surtout connu pour ses travaux sur l’adaptation du « Cycle des épées » de Fritz Leiber, ou encore pour être l’adaptateur du tout premier « Star wars ». Mais, pour autant, il a déjà aussi lancé ses propres créations qui mettaient en scène des antihéros à la moralité douteuse et au mode de vie bien loin des standards « normalisés » prônés par une Amérique bien pensante.

Mais au moment de la parution de Black Kiss jamais encore il n’était allé aussi loin dans son goût de la provocation ni dans la description de personnages tous plus sordides les uns que les autres.

Black Kiss est l’histoire de Dagmar Laine, un transsexuel (pas un travesti, hein, mais bel et bien un transsexuel) devenu le parfait sosie de Beverly Grove, ex star porno des 50’s (l’action se passe dans les 80’s), en même temps que son amant(e). Toutes deux se lancent à la recherche d’un film amateur qui, apparemment, pourrait gravement compromettre Beverly. Dans leur quête, le hasard les fera rencontrer Cass Pollack, un musicien de jazz junkie recherché par la police de Los Angeles qui lui attribue (à tort) le meurtre de sa femme et de sa fille.

D’emblée Howard Chaykin fait sauter quelques tabous majeurs de la morale américaine en prenant le risque de faire de son héroïne principale un transsexuel et en n’hésitant pas à mettre en scène le meurtre, de sang froid, d’une fillette de dix ans. On imagine aisément les suffocations dans certains cercles religieux ou politiques du pays.

Le reste de l’histoire est à l’avenant puisque tout ce petit monde grenouille allégrement dans des milieux plutôt interlopes et qu’on croisera la route de prêtres guère catholiques (on a appris, depuis, que la réalité a souvent dépassé la fiction), de policiers bien véreux (l’un d’eux, Erik, est également l’amant de Dagmar), de trafiquants louches. Tout le monde étant à la recherche, qui du fameux film, qui de Pollack, qui s’avère bien moins inoffensif qu’il n’en a l’air, qui de Beverly Grove, qui de Dagmar.

Le coup de grâce est donné par Chaykin au chapitre 7 quand on découvre que ce qui semblait être une secte, dont le principal dirigeant, Derek Leverett, avait également lancé ses ouailles sur la piste du fameux film, est en fait rien moins qu’une confrérie de vampires cherchant à venger la mort de son fondateur, Bubba Kenton, tué 30 ans auparavant par… Beverly Grove, elle-même une redoutable vampire, et que Leverett espère bien compromettre définitivement grâce au film récupéré dans les archives du Vatican.

L’histoire se termine dans un final en apothéose, sanglant et apocalyptique, où tous les principaux protagonistes trouveront une mort violente, et d’où seul émergera, presque intact, un Cass Pollack peu enclin au repentir ni à l’affliction. Un Cass Pollack se fondant dans la nuit de Los Angeles, au bras de sa nièce (et amante), à la recherche d’un secourable dealer d’héro, histoire de lui faire oublier une nuit bien agitée.

Black Kiss est donc un polar plus noir que noir, dans lequel la violence et l’érotisme (pour ne pas dire la pornographie) s’entremêlent constamment au service d’une intrigue alambiquée et surprenante de bout en bout. On est constamment ballotté d’une scène à une autre, l’histoire fourmille de personnages tous plus retors les uns que les autres, la force de Chaykin étant de brosser un portrait précis et explicite de chacun d’eux, même ceux qui disparaissent assez rapidement.

C’est d’ailleurs là que le style en noir et blanc de Chaykin fait merveille. Le dessinateur, grâce à son trait énergique, brutal, hargneux, presque chirurgical, sait rendre toute la noirceur de son histoire. On est à des années-lumière de l’image perpétuellement ensoleillée d’un Los Angeles parcouru par les bimbos siliconées et les surfeurs bronzés, on est ici dans le Los Angeles glauque et poisseux des bas-fonds, des traficoteurs de tout poil, d’un show-business de seconde zone sur fond de thriller et de porno de série B. Les dessins de Chaykin comme ses dialogues sont crus, authentiques, on touche là à la BD-vérité (comme il y a un cinéma-vérité), sans tabou ni faux-semblant. On voit le sang gicler dans les scènes de meurtres tout comme le sperme dans les scènes de sexe, on sent la gomme brûlée sur l’asphalte tout comme l’odeur des poubelles dans les rues, on entend le bruit de fond, sourd et lancinant de la ville tout comme les messages sans équivoque du répondeur de Dagmar.

En lisant cette histoire on ne peut s’empêcher d’imaginer un Tarantino en faire autant il y a vingt ans de cela, et en tirer des enseignements pour ses futurs films. « Reservoir dogs », « Pulp fiction », « Une nuit en enfer », voire « Jackie Brown » ont tous quelque chose à voir avec ce Black Kiss. Et puis, évidemment, comment ne pas penser non plus à James Ellroy dans cette description d’une Los Angeles en proie à la violence la plus cancérigène, avec ses (anti) héros gangrenés par la mégapole elle-même, et qu’on imagine, finalement, plus victimes que réellement acteurs de leur destinée.

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