Chronique La Douce (François Schuiten) - Casterman

Chronique La Douce (François Schuiten) - Casterman
Rubrique Dossiers
Publié le lundi 21 janvier 2013 par
MAJ lundi 21 janvier 2013 à 21h45min

Comme la locomotive de Buñuel. Une déferlante qui ne prévient pas. Ça surgit avec de la musique, des cercles et un rythme qui ne décélère jamais. Par forces concentriques, contrôlées, mesurables. Une machinerie qui crie sa modernité. Ça crève l’écran.
Elle revient comme la locomotive de Buñuel, s’extrayant des cases comme elle quitterait une gare, cheveux-fumée, œil-phare et joues vitreuses, contrainte sur la voie toute tracée par les rails. Elle surgit avec de la musique, se met en mouvement, se met en danse. Elle a une carte d’identité chiffrée et l’adjectif qui qualifierait une femme. Par forces matricielles, elle pénètre en terre connue, toujours. Elle est née en 1938 ; alors, les paysages foulés, les impondérables, les climats variables, les visages changeants ou habitués qui viennent la remplir, elle a appris à les connaître et à les reconnaître. Elle avance en lieu de vies.

Sur les rails qui fendent divers sols, au gré des heures et des journées, au gré des saisons, elle se met en marche, et ça file droit. Elle avance, solide et fidèle, presque fière. D’aucuns l’appellent 12.004, mais pour celui qui l’accompagne depuis de si nombreuses années, le chiffre est délesté et le matricule affectif : pour lui, son surnom est La Douce. Solide et légère, lancée à plus de 160 km/h sur des rails qui fendent divers sols. À son bord, un autre diminutif, au sème commun et complémentaire : Van Bel.
Car un couple s’est déjà dessiné : la locomotive et le machiniste sont liés. Il l’assène à qui veut bien l’entendre, il le répète à tue-tête ; la Douce, il la connaît, dans ses moindres recoins, dans ses moindres contours. Au fil des années, elle s’est habituée à lui, et lui à elle. Ils sont inséparables et font front, lorsqu’une autre réalité les rattrape.
La Douce raconte l’histoire d’une machine qui fuit le temps, entraînée par la volonté d’un cheminot qui veut fermer les yeux sur toute forme de modernité. L’électricité ? Non. Le téléphérique bien trop propre facilitant les accès aux contraintes de la nature ? Non, non. Il faut laisser vivre la Douce, il faut la laisser filer. La laisser respirer toute fumée dehors.
La Douce raconte une histoire d’amour et de mort. Si la machine doit s’effacer, que l’homme s’efface avec elle : Van Bel est en fin de carrière, et la locomotive à vapeur s’apprête à s’éteindre avec lui. Et, dans l’élan rapide de la modernité, c’est tout un monde qui court à sa perte, pour se renouveler. Nous formons deux groupes distincts, ceux qui reviennent du travail en chemise blanche et nous, qui finissons toujours en noir… « Les gueules noires. » Quand nous nous croisons, nous n’appartenons déjà plus au même monde…

Un monde en noir et blanc défile au fil des cases et du paysage, qui ne laisse aucune chance au couple formé par la Douce et son machiniste, soudain esseulé, abandonné. Lui ne veut pas la couleur, il la rejette, mais ne peut contraindre l’élan nouveau, bien trop rapide.
L’album de François Schuiten se dessine comme une lutte, et l’approche au plus près : c’est le règne du noir et du blanc, des lignes de fuites, des traits si policés de la machine et du visage humain. Il narre un ancien temps, comme il rebrousserait chemin. Avant la couleur : Parallèlement au train, les voitures, les bateaux, les avions suivent ce mouvement qui modifie l’apparence des machines en mouvement. Les constructeurs de locomotives bénéficient du talent de nouveaux designers. Aux États-Unis, Raymond Loewy marque les esprits par ses créations. Et l’Europe n’est pas en reste. Des usines sortent des machines qui frappent l’imagination des voyageurs. La pureté des formes, liée à l’apparition de couleurs, renvoie au fond des âges les traditionnelles locomotives à vapeur. Ces nouvelles formes incarnent la modernité et la rapidité. Dès lors, les arts graphiques s’emparent très vite de cette nouvelle dimension du transport : le cinéma, la photo, l’affiche amplifient ce basculement spectaculaire.

Lignes noires sur fond blanc, il l’assène à qui veut bien l’entendre, il le répète à tue-tête ; la Douce, qu’il bichonne comme sa propre femme, comme une compagne, il va la sauver. Avec l’aide des autres cheminots, il commence alors à la dissimuler, la mettre en lieu sûr. Avant qu’elle ne soit retrouvée et qu’il ne perde sa trace. Et l’on comprend très vite que dans cette tentative désespérée de la récupérer, c’est un véritable baroud d’honneur qu’il livre. Pour elle, et pour lui-même.
La Douce et Van Bel sont condamnés. Il leur fallait à tous les deux une dernière histoire à vivre, une dernière péripétie. Une dernière rencontre : face à ces morts programmées, Van Bel trouve refuge à bord du téléphérique où il croise à nouveau le chemin d’une muette voleuse de métal qui avait échappé à un viol collectif grâce à lui. Divers destins se mêlent, et les récits s’enchâssent. À la muette comme au lecteur, Van Bel déroule l’histoire de sa Douce.
Tous deux, ils suivent alors les rails, ces lignes, les survolant à bord du téléphérique, à la recherche du cimetière de locomotives. D’en haut, les perspectives ne sont déjà plus les mêmes. Une nouvelle cartographie se déploie au fur et à mesure du chemin, au fil des pages. Pour la première fois, d’un tout nouveau point de vue, les yeux du machiniste se détachent du sol. Et ça a la force du tout premier regard, de l’œil qui naît soudain au monde : J’ai mal aux yeux à force de scruter l’horizon. C’est que l’horizon, avant, se résumait à ses pieds et au métal de l’engin. Désormais, le paysage s’élargit et, approchant de la destination, se mettant en quête, Van Bel aperçoit l’horizon comme métaphore de sa propre mort.

À l’état de nature, la muette et orpheline Elya incarne l’anti-modernité. Dans leur cheminement en survol, Elya et Van Bel, comme deux personnages décalés, hors de tout temps et de toute progression – eux pour qui l’horizon fait mal – semblent traverser la désolation d’un paysage qui leur devient apocalyptique. Ils assistent ainsi à une crue des eaux, aux immersions d’arbres et de rochers, impuissants.
Mais dans ce même cheminement, des luttes intérieures se tracent également : tandis que Van Bel combat contre sa maladie, la muette laisse parler son corps et se met à danser. Comme dans une transe, comme pour conjurer la condamnation. Et contraindre l’immobilité.
Sur les pages, en fin de voie, la muette et La Douce ne font plus qu’une. L’une empruntant à l’autre la force du mouvement ; l’une rendant à l’autre sa voix. Il faut tout l’art de François Schuiten pour redonner corps et vie à du métal, pour le faire hurler et respirer. Au privilège d’une danse, l’empreinte de la machine est à nouveau palpable. La Douce raconte l’histoire d’un dernier convoi, et le voyage se transforme en hommage.

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