Thomas Clément : Bonjour Dimitri Kennes. MAD Fabrik est une petite structure indépendante centrée autour d’un auteur reconnu, qui est Midam. Quelles sont les raisons de sa création ?

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Midam

Dimitri Kennes : Comme vous le savez, au départ, j’étais Directeur Général de Dupuis, et notre stratégie chez Dupuis était de faire du 360 degrés. Sur certaines séries qui avaient beaucoup de succès, il y avait des dessins animés produits en interne et ensuite on essayait de gérer des licences de manière coordonnées pour tenter de faire vivre un univers de manière cohérente. Et Kid Paddle a été la série qui a le plus profité, et le mieux fonctionné, avec cette stratégie du 360 degrés. Midam était acquis à cette cause-là, et moi aussi d’ailleurs, mais quand on s’est retrouvés dans le groupe Média Participations en 2004, progressivement, ça n’a plus été possible. Tout simplement parce qu’on s’est retrouvé dans un groupe où la stratégie était différente, avec une centralisation au niveau du groupe des différents départements. Concrètement, les gens qui s’occupaient des licences et ceux qui s’occupaient de l’audiovisuel n’étaient plus dans les mêmes bâtiments, ils ne pouvaient plus se rencontrer tous les jours, et il n’y avait plus de coordination possible. J’ai donc quitté Dupuis, et Midam aussi, pour les mêmes raisons.

De mon côté, j’avais lancé une société pour financer et suivre des petites et moyennes entreprises dans leurs projets, et Midam, avec qui j’étais resté ami, est justement venu me voir avec son projet. Au début, il cherchait des conseils afin de concrétiser ce projet, mais après six mois de réflexion, nous nous sommes dit que nous devions le faire nous-mêmes. On s’est lancé dans la création d’une petite structure qui se focalise sur le contenu et la coordination des différentes exploitations du contenu de manière à ce que, à chaque déclinaison de l’univers Kid Paddle, on soit certain que la déclinaison soit très proche de l’auteur. Au lieu de travailler par métiers, on a voulu travailler par univers et se poser comme spécialistes de Kid Paddle, et on va s’assurer de travailler avec des spécialistes de chaque métier, que ce soit le web, la diffusion, l’audiovisuel ou la presse. Prenons le Journal de Mickey, qui publie Kid Paddle. On respecte le fait qu’ils connaissent mieux la presse que nous, et on leur demande de respecter le fait qu’on connait mieux le personnage de Kid Paddle, et donc d’accepter le pilotage de ce qui va être publié.

MAD Fabrik est vraiment une toute petite structure, puisque nous sommes six : les trois associés (Midam, Araceli et moi-même) et trois personnes que nous avons engagées. Et nous sommes finalement une petite structure de pilotage. L’idée de départ est donc celle-là : faire en sorte de coordonner les différentes déclinaisons de l’univers de Kid Paddle. Economiquement, ça fonctionne parcequ’on dispose d’une série qui est déjà à un haut niveau de vente. Mais, c’est tout à fait différent d’un éditeur qui, sur une centaine de séries, en a quatre qui se vendent vraiment bien, dix qui ne le coûtent rien et les autres qui perdent de l’argent.

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Kid Paddle T12 : Panik room

En contrepartie, on a une activité en dents de scie, avec deux ou trois moments éditoriaux dans l’année, et il donc bien s’organiser pour le faire. D’autant plus que, comme ce sont nos premières années, nous n’avons pas de fonds. On ne vend qu’en faisant une mise en place des albums, du marketing, de la promotion, etc. Cela se passe plutôt bien, en deux années d’existence, on constate que notre stratégie tient bien la route, et on a rencontré le succès qu’on espérait, même si le marché actuel étant ce qu’il est, on n’a pas non plus doublé les ventes. Mais le niveau se maintient et, surtout, cela va de mieux en mieux.

TC : Comment voyez-vous le développement de MAD Fabrik ?

DK : Nous avons atteint la deuxième phase de notre développement, c’est à dire l’audiovisuel et les licences. Sans réellement avoir cédé les droits, on a un accord avec un producteur, parce qu’on voudrait que ce soit le plus proche possible de la bande dessinée. On travaille beaucoup avec lui pour que ce soit vraiment dans l’esprit de Kid Paddle. Même si on aime bien les deux premières séries, mais c’est quand même plus éloigné de la bd que ce qu’on aurait voulu. Ce qu’on voudrait, c’est que le "Kid Paddle reloaded", la deuxième vie audio-visuelle de Kid Paddle, soit un peu plus rapide, plus rythmée, plus trash. Ensuite viendra la phase de mise en place de licences, mais là, on ne pourra plus se contenter d’être six. Nous devrons passer un cap supplémentaire pour être capable de gérer un flux de licences plus important.

TC : Qu’en est-il de vos relations avec Dupuis, le premier éditeur de Kid Paddle ?

DK : Nous sommes sur une entente cordiale, puisqu’il faut bien travailler ensemble. Il n’y a plus aucun droit chez Dupuis, à part celui de continuer à éditer le fond. Tout le reste des droits est chez MAD Fabrik. Il est vrai que j’ai une histoire personnelle avec Média Participations, qui fait qu’on est en désaccord. C’est un groupe qui, je crois, ne fonctionnepas comme il devrait fonctionner, et Midam, de son côté, n’est pas très satisfait du parcours qu’il a eu. Mais on est pro, on échange nos informations et on essaye de faire des choses intelligentes pour que tout le monde en profite. On est pas là pour se faire la guerre !

TC : Et avec Hachette ?

DK : Hachette est un partenaire, avec lequel j’ai travaillé pendant dix ans comme distributeur de Dupuis. Lorsque quand Media Participations a racheté Dupuis, ils d’abord racheté le fait de pouvoir mettre les albums dans leur circuit de distribution. Media participation était d’ailleurs dans une postion très difficile au début parce que Dupuis avait encore trois ans de contrat de distribution avec Hachette, et eux avaient des nouveaux entrepôts à remplir. Maintenant c’est réglé, mais pendant ces trois années, ils n’ont pas pu utiliser ce flux de distribution...

Quoiqu’il en soit, c’était naturel pour moi de travailler avec Hachette puisque ce sont des gens que je connais. Ce n’est pas un groupe impérialiste, qui veut absolument racheter tous les éditeurs avec lesquels ils travaillent, c’est plutôt agréable, et ils avaient vendu tous les Kid Paddle !

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Couverture de l’album Game Over T7 : Only for your eyes

TC : Venons-en à votre stratégie de diversification, avec Game Over.

DK : En fait, Midam a vraiment envie de s’entourer de gens qui ont envie de travailler "à la Midam". On veut donc garder un ton, et on voudrait que Midam devienne un peu un label. Avec Game over, on a réussi le pari de qualité avec la quantité grâce au crowdsourcing et des scénaristes qui proposent leur travail...

TC : Les conditions proposées aux auteurs qui participent aux albums sont plutôt intéressantes et honnêtes.

DK : Elles sont même plus intéressantes qu’honnêtes ! En fait, jusqu’à cinq scénarios par album, on reçoit 400 euros par page. Mais pour ceux comme Patelin et Thitaume, qui s’avèrent être de très bons scénaristes qui s’ignoraient, on s’est aperçu qu’il y avait un problème. A partir du moment où plus du quart d’un album était scénarisé par la même personne, on ne voyait pas pourquoi on n’aurait pas rémunéré les gens en droits d’auteurs. Ce n’est pas dans notre conception des choses de faire des livres sur le dos de gens qu’on exploite. Donc on leur a proposé de faire chacun un album de 44 pages, en leur proposant un contrat d’auteur en bonne et due forme. Et ils ont relevé le défi avec succès : le sixième album est scénarisé par Patelin et le septième par Thitaume. On les considère comme des auteurs ; ils ont leurs noms sur la couverture et ils sont rémunérés en droits d’auteurs.

Cela s’est fait un petit peu par hasard, et il y a beaucoup de coïncidences comme ça. Ce fut le cas , par exemple, avec Greeny . Du temps de chez Dupuis, j’avais demandé à Midam s’il pouvait m’aider à créer une petite maquette pour un club de vente par correspondance qui s’intéressait à la nature. Il s’est pris au jeu et il a vraiment co-créé l’univers, avec énormément de personnages, un fond bien établi. De fil en aiguille, il s’est pris au jeu et il a décidé d’en faire une bande dessinée.

On y retrouve un univers animalier, donc assez éloigné de l’univers de Kid Paddle, mais en conservant ce côté un peu trash, un peu mordant. A mon avis, c’est quelque chose qui est susceptible de plaire aux lecteurs. C’est un peu plus fantastique, avec des animaux qui parlent, un peu plus mignon, avec une cause écologique bien marquée, qui fait que quand on a fini de lire l’album, on s’est bien amusé, tout en ayant fait passer quelques idées importantes sur la problématique de l’écologie. Il y a une volonté de sensibilisation derrière, vraiment en filigrane, pas du tout moralisatrice et ennuyeuse, qui fait qu’on aura abordé l’idée de manière ludique.

TC : Justement, Greeny est la troisième MAD Fabrik, mais la première à ne pas avoir été créée avant votre structure éditoriale. Comment vous y êtes-vous pris pour lancer cette série ?

DK : Oui, c’est un autre défi, et là, je dirais qu’on va faire un vrai travail d’éditeur ;). C’est un nouveau challenge pour MAD Fabrik. On va proposer des quantités tout à fait raisonnables pour une nouvelle série, et c’est le public qui décidera. C’est quelque chose qui fait partie de nos envies, et on espère que ça va fonctionner, mais la boîte ne sera pas par terre si ça ne fonctionne pas. De plus, on n’est pas obligé de faire un succès à la hauteur de celui de Kid Paddle. Si c’est une série sympa, qui tourne avec un volume agréable, mais qui n’est pas celui qui va faire vivre toute la boîte, ce n’est pas grave non plus. On n’a pas un objectif complètement démesuré avec Greeny.

TC : De quelle manière gérez-vous la distribution des albums MAD Fabrik ?

Quand on parle de l’économie de la bande dessinée, je trouve qu’on oublie très souvent de parler de la diffusion. Et pourtant, les équipes commerciales ont une très grande importance, surtout pour lancer une nouvelle série. Je trouve que l’équipe de La Diff, qui s’occupe de la diffusion de MAD Fabrik est vraiment la meilleure. Tous les grands éditeurs qui se sont établis ces quinze dernières années (je pense à Delcourt, Soleil, Bamboo, ...) sont passés par La Diff, et ce n’est pas par hasard ! Vous savez, c’est une équipe d’anciens libraires, qui connaissent le livre, et je suis toujours impressionné dans les réunions auxquelles j’ai assisté, parce que je me suis fait vraiment secouer dans tous les sens, et c’est vraiment comme cela que ça doit fonctionner. Sinon, on arrive avec nos certitudes, et s’ils n’ont pas la possibilité de nous mettre en garde contre nos erreurs, la plupart du temps, ça ne fonctionne pas. Les libraires connaissent leur métier, et les diffuseurs doivent être un partenaires des libraires. Malheureusement, il n’y a plus beaucoup d’équipes qui travaillent comme ça.

TC : Revenons à la couverture du dernier Game Over, qui est entièrement noire, avec un dessin qui apparaît en vernis sélectif. De qui vient cette idée ?

DK : Elle vient de Midam lui-même, qui est un grand amateur de design et de décoration. On savait qu’on prenait un risque, mais mesuré. On avait envie de le faire, et donc on l’a fait. C’est pour ça qu’on a lancé MAD Fabrik. Pourtant, peu après la mise en vente de l’album, je suis passé devant la vitrine d’une librairie, et comme le fond était noir, je me suis dit : « On ne le voit pas ! On a fait une bêtise ! ». Et ça a été la meilleure vente de toute la série Game Over.

TC : C’était donc une bonne idée, mais elle ne peut servir qu’une seule fois.

DK : Je crois qu’on a quatre ou cinq idées de couverture d’avance. Mon rôle, c’est d’aider Midam a réaliser ses idées. Je ne connais pas de meilleur directeur marketing que lui. Dans l’édition, le marketing, c’est vraiment un métier de fou. En fait, il est très intéressé par le business, mais pas dans un sens où il veut gagner beaucoup d’argent ; son but, c’est vraiment d’aller à la rencontre du public. Et il est très bon là dedans !

Merci Dimitri !

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