Chronique Ziyi (Jean-Luc Cornette et Jürg) - Scutella

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Chronique Ziyi (Jean-Luc Cornette et Jürg) - Scutella
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Publié le mardi 16 juillet 2013 par Mise à jour de cette page le 6 mars 2018 à 18h05min

Les jours sont comptés. À moins que ce ne soit la marche macabre des années, des secondes, ou encore celle des heures, si bien ordonnées, et pourtant dysfonctionnant, l’aiguille semblant progresser à l’envers.
16… 15… 14… Et ce pourrait tout autant être des siècles. Ou un décompte d’hommes, de pierres qui restent au monde, lancées, jamais foulées, intactes, en décomposition.
8… 7… 6… Ce qui demeure d’innocence ou de cruauté ; quelques larmes sur les joues de la mère, le nombre de balles inutilisées dans des cartouches échouées, les tic-tac d’une bombe à retardement, les doigts des cadavres jonchant le sol.
4… 3… 2… Quelque chose a eu lieu ; une ligne a été rompue, est en train de rompre ou est prête à le faire. Soumise à la seule volonté d’une main invisible.
À moins que ce ne soit rien de tout cela.

À rebours, le signe d’une première naissance qui paraît être une première mort. Un peu de lumière filtre depuis le cadre d’une porte qui s’ouvre. Une ombre est en mouvement. Deux hommes s’avancent. Une corde retient le cou et la nuque d’un petit être poilu – pas tout à fait un bonhomme, pas tout à fait une peluche articulée. Cette petite bête, si mignonne, si fragile, comme égarée sur une carte anhistorique, n’a pas de sexe, mais elle a des yeux énormes et expressifs qui suffisent à toute parole.
14… 13… 12… Ce qui reste du monde – ou ce qui le préfigure – se résume à quelques outils : une pelle creusant pour la chose à naître ou à reconstruire, la même frappant pour annoncer la fin ; une corde séparant un visage d’un corps, comme un cordon ombilical sur le point d’être coupé.
11… 10… 9… Le compte à rebours se grave sur les grilles d’une cage.
2… 1… 0 Un voyage s’achève ou bien il commence. Retour des grilles, mais la corde et la pelle ont disparu sur le chemin. Il n’y a pas eu un mot. Une initiation, peut-être, les traces d’une enfance. Et des chiffres qui ont écrit ou réécrit une histoire, qui l’ont annulée dans le même temps.

Les premiers pas restent enfermés dans leur maladresse ; ils ne dessinent aucune empreinte au sol : les membres sont encore bien trop légers. La petite bête n’est qu’une ébauche, une forme en train de se tracer. Au premier des chiffres qui est aussi le dernier, ça débute par un iris à découvert, un second, puis l’abîme.
À chaque foulée, des indices de vies jonchent la terre et trouvent d’autres échos : cette cage, cette corde, un briquet, des ailes de papillon, l’emballage d’une barre chocolatée, une ceinture déchirée, des lunettes d’aviateur, la carcasse d’un poisson, une mouche morte, une grappe de raisins mûrs, un sac plastique retenu par une branche, des produits ménagers, un chapeau bourgeois, un rouleau de papier, une bouteille vide.
Quelque chose respire depuis l’abîme ; quelque chose qui mime une lutte.
_è Quelque chose vient cogner le front, très fort. Ziyi (mais est-ce seulement un prénom ? des lettres sur une pancarte au seuil d’un lieu ? l’autre nom du vide ? la preuve du rebours : de z à y, comme de 16 à 0, cette histoire qui s’écrit et qui s’annule dans le même temps) s’extrait de l’abîme : par une flamme – feu initial – qui est la preuve d’un souffle. L’origine s’atteint, par le premier repas partagé et les premières forces trouvées pour se libérer de la corde – du cordon. La petite bête est affranchie, et c’est avec une course d’animal qu’elle peut entamer son parcours du monde. Au plus près du sol, elle commence à lui appartenir.

Sur son chemin, se cognant à un arbre et en faisant tomber un oisillon hurlant à la béquée, la petite boule de poils est à la source d’un crime originel. Dès lors, elle ira par le monde debout, se tiendra sur ses deux jambes. Croisera les gueules d’animaux assoiffés et affamés, pensera trouver la caresse d’une main, mais rattachée à un cadavre, le réconfort d’une poupée, mais aux yeux exorbités. Arrivée dans une ville désertée, elle se cache du combat que se livrent quelques hommes et quelques loups, puis trouve la compagnie d’une adolescente seule comme elle. Visage de mère ou d’amie. Elles partagent de minces sourires, des jeux, des biscuits, le peu qui semble avoir réchappé du chaos.
Elle évolue sur un écran vierge, mort ou à refonder. Sur terre, à chaque coin, les risques, un nouvel abandon, les coups de fusils. Elle n’est pas assez grande, le parcours initiatique est en passe de s’accomplir : elle rejoint alors l’eau (la matrice), ce qui pourrait être la trace d’une nature encore innocente, instinctive, primitive. Avec tout ce qu’elle embrasse aussi de crasse et de bassesse. Nauséabond miroir que les rues qu’elle arpente, détruites, culs-de-sac vicieux.

Jean-Luc Cornette fournit un minimum de renseignements : aucune date, aucun point sur la carte, aucun âge, et surtout : aucun mot. Nul besoin. Ce pourrait être partout, hier, aujourd’hui et demain. Les repères sont confiés aux seules cicatrices des bâtiments en ruine et aux seuls stigmates sur des corps sans vie. Les trottoirs sont des cimetières à ciel ouvert parcourus par quelques-uns, témoins, victimes ou assassins. Et c’est dans l’espace étroit de ce tombeau qu’un presque-être apprend à vivre.
La parabole est douloureuse, par le retour nécessaire sur elle-même. Jürg alterne les vides et les pleins à l’encre de Chine comme s’il dessinait la ligne d’une trachée enfumée qui s’étouffe, et donc sa propre limite. La petite bête s’extrait du ventre de la mère (coupe le cordon), devient nourrisson (rote, tombe, se cogne), puis enfant (apprend que tout ne se mange pas, calque les réactions adultes, fait ses premières bêtises, lèche les visages), puis adolescent (en lutte contre l’autorité – les pas hésitent entre la terre et l’eau –, expérimente ses premières cuites, prend finalement son envol).
Sur les planches de Jürg, quelque chose pèse avec force et abat les ailes : le noir et le blanc sans contraste d’un regard incrédule. Qui ne s’encombre de rien, qui préfère montrer plutôt que suggérer. Et peu importe, finalement, le sens, la voie. Ziyi est l’exploration de tentatives brisées et d’êtres pathétiques, l’encre venant formuler à leur place ce qui ressemblerait à des mots, en chaque geste et à chaque avancée, à rebours ; elle pourrait écrire le « néanmoins » du monde, symboliser son échec.

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