Les guerres d’Eisner s’exposent à La Contemporaine du 16 avril au 3 juillet 2026

Publié le samedi 18 avril par Lino Topo, Thomas Clément. Mis à jour le 18 avril à 11h09.

Il y a des expositions qui se visitent tranquillement, et d’autres qui vous surprennent. Les guerres d’Eisner appartient clairement à la seconde catégorie. Du 16 avril au 3 juillet 2026, La Contemporaine, à Nanterre, consacre une grande exposition à Will Eisner, figure tutélaire du comics américain, pionnier du roman graphique et monument du 9e art. Son travail a maintes fois été présenté dans de nombreuses expositions, on pouvait penser avoir tout vu, mais il n’en est rien.

Pour beaucoup, Eisner reste le père de The Spirit, ce justicier masqué élégant croisé avec un détective new-yorkais. Mais réduire l’artiste à ce seul costume serait une erreur de casting. L’exposition choisit un angle passionnant : montrer comment toute son œuvre dialogue avec la guerre, ses ravages, ses mensonges et ses conséquences humaines.

De la caserne à la planche dessinée

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Will Eisner est mobilisé dans l’armée américaine. Là où d’autres auraient tenu un fusil, lui manie surtout le crayon et le pinceau. Il conçoit affiches, magazines et bandes dessinées destinés à former les soldats, notamment à travers des publications comme Army Motors ou PS Magazine. On y croise Joe Dope, soldat gaffeur dont les maladresses servent de leçon pratique, et Connie Rodd, mécanicienne aussi futée qu’efficace. Une pédagogie par l’image avant l’heure, où la bande dessinée devient outil de transmission plutôt qu’échappatoire.

C’est tout le mérite de cette exposition : rappeler que la bande dessinée n’a jamais été condamnée à rester dans la cour de récréation. Chez Eisner, elle sert déjà à expliquer, prévenir, instruire.

La guerre après la guerre

Le parcours ne s’arrête pas aux années de service. C’est même là que l’exposition prend son virage le plus stimulant, en braquant les projecteurs sur une période longtemps reléguée en coulisses, et souvent ignorée des amateurs de bande dessinée : celle du travail d’Eisner et de son studio pour l’armée américaine à partir de 1951.

P.S. magazine et le manuel du M16

Avec PS Magazine, puis dans la continuité d’Army Motors, Eisner développe une bande dessinée pédagogique, pratique et redoutablement efficace. Il s’agit d’expliquer l’entretien du matériel, prévenir les erreurs techniques, former les soldats sans les assommer sous des manuels illisibles. En clair : faire passer des consignes grâce à l’intelligence du dessin, du gag et du récit séquentiel.

Autour de lui, son studio réunit des artistes solides, désormais bien oubliés. Ensemble, ils façonnent une production foisonnante où la BD devient outil de communication avant même que le concept ne soit théorisé. Ce moment dit « corporate », souvent moins commenté que The Spirit ou les romans graphiques publiés à partir de la fin des années 70, apparaît ici comme une pièce maîtresse du puzzle Eisner.

Et c’est sans doute l’une des grandes forces de cette exposition : rappeler que l’auteur n’a jamais cessé de créer. Il a simplement déplacé le champ de bataille, passant du kiosque à journaux au manuel militaire, sans perdre son sens de la mise en scène. Chez lui, même une notice de maintenance pouvait avoir l’énergie d’une planche de bande dessinée.

Dans le cadre de la Semaine Will Eisner 2026

L’exposition s’inscrit dans le programme de la Semaine Will Eisner 202, organisée cette année du 12 au 24 avril. Un rendez-vous qui célèbre en France l’héritage du maître américain à travers conférences, rencontres et événements dédiés au neuvième art. Une sorte de festival où l’on troque les capes de super-héros contre des planches originales et des débats passionnés.

Un commissariat aux petits oignons

Le parcours est confié à deux connaisseurs du terrain. Benjamin Herzberg, spécialiste reconnu de l’œuvre d’Eisner, ancien assistant de l’auteur sur Fagin le Juif et Le Complot, est aussi l’initiateur de la Semaine Will Eisner en France. Autant dire qu’il connaît les coulisses du dossier.

À ses côtés, Didier Pasamonik, journaliste, critique, commissaire d’exposition et directeur de la rédaction d’ActuaBD, figure familière du paysage critique francophone, apporte son regard d’historien du médium et d’observateur attentif de ses mutations contemporaines. Un tandem solide : l’un connaît intimement l’homme, l’autre lit la bande dessinée comme un sismographe culturel.

Une centaine de pièces pour raconter un combat

Le visiteur découvrira près d’une centaine de reproductions : planches, affiches, magazines militaires, couvertures d’albums et documents rares. De quoi suivre le trajet d’un artiste qui n’a cessé de croire au pouvoir civique de la narration dessinée. En somme, un auteur pour qui la case n’était jamais une cage.

Une centaine de reproductions de dessins, de planches, d’affiches et de couvertures de magazines

L’exposition est bilingue français-anglais et pensée pour voyager ensuite dans plusieurs universités européennes, notamment à Rennes, Potsdam et en Espagne. Belle idée : faire circuler la mémoire plutôt que les clichés.

Infos pratiques

Les guerres d’Eisner
Du 16 avril au 3 juillet 2026
La Contemporaine – Université Paris Nanterre
184 cours Nicole Dreyfus, 92000 Nanterre

Du mardi au samedi, de 13h à 19h
Entrée libre.

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