Chronique Ainsi se tut Zarathoustra (Nicolas Wild) - La Boîte à Bulles

Chronique Ainsi se tut Zarathoustra (Nicolas Wild) - La Boîte à Bulles

Publié le mardi 9 avril 2013 par
Mise à jour de cette page le 9 avril 2013 à 20h33min

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C’est un récit personnel et vrai enchâssé dans une légende vieille de plusieurs millénaires, une œuvre de fiction inspirée de faits réels. Avec ce titre qui fait remonter en surface les quelques pages d’un philosophe ou les notes du poème symphonique d’un compositeur. Ainsi se tut Zarathoustra s’ouvre sur la scène d’un procès se déroulant au tribunal criminel de Genève, un jour de février 2009. Juge et magistrats se tiennent assis face à une audience déplacée en masse, et face au lecteur invité.
Trois ans plus tôt, on a assassiné l’humaniste iranien Cyrus Yazdani. Tandis qu’un professeur tente d’expliquer les fondements du zoroastrisme, grande passion du malheureux, transformant pour l’occasion le parquet en hémicycle d’université, une tête brune émerge tout sourire, crayon et carnet de notes ou de dessins en mains, lunettes fidèles sur le nez. Un journaliste ? Un simple curieux ? Non, ou plutôt tout ceci à la fois : un globe-trotteur, tout prêt à satisfaire sa soif de connaissances, et à nous conduire, sur les ailes lumineuses et enténébrées de Frahavar, dans les secrets de l’une des plus anciennes religions monothéistes du monde, et dans les coulisses d’une affaire criminelle appelée grâce à lui au-delà des mers intérieures.

Quelques années auparavant, sous la quiétude d’un toit parisien, Nicolas Wild met à jour son blog. Pour lui qui rentre à peine d’Afghanistan [1], il se plaît à en retrouver les intonations sur les bords du canal Saint Martin, où quelques exilés font tinter la langue persane tout en s’essayant au français. Et ça tombe plutôt bien : Nicolas a plein d’insultes bien de chez nous en réserve pour venir enrichir leur vocabulaire, à coups approximatifs de Tou pou dou cou et de Pouton de madré. À quelques pas du canal, les branches d’un parc servent de logis de fortune aux différentes ethnies afghanes, qui même en-dehors de leurs frontières ne trouvent aucun chemin vers la réconciliation, sauf peut-être lorsqu’il s’agit d’unir leurs forces et leurs pas de course pour fuir les CRS débarquant et cherchant à les déloger, la nuit venue.
Le hasard de la technologie moderne place Sophia, la fille de Cyrus Yazdani, sur la route du globe-trotteur à l’arrêt. C’est sous des faux airs de Tintin, sa nature d’explorateur le rattrapant – et l’alcool aidant un peu –, qu’il décide de suivre le petit groupe de Parisiens invités par Sophia à l’anniversaire du défunt, selon la tradition iranienne. L’occasion d’assister à l’inauguration du Centre culturel zoroastrien de Yazd, au beau milieu du désert, et de bourlinguer encore, pour un voyage qui s’annonce déjà dél-Iran.
Quelques semaines plus tard, le voilà donc à Téhéran, entre les buildings gris démultipliant la barbe de l’ayatolla Khomeini et les splendeurs des dômes géométriques ornant les mosquées et autres quartiers à bazar de la ville. Sophia plonge le petit groupe au cœur d’une poignée de résistants au gouvernement islamique établi, dans les souterrains clandestins d’Iran, où l’on protège des œuvres et des livres de la censure, où l’on préserve les photographies d’archives et les discours de l’humaniste Cyrus Yazdani dans les années 1960 contre les décisions du Shah, où l’on se bat pour l’ouverture d’un centre culturel.

Le récit de Sophia, et le dessin de Nicolas Wild, ressuscitent les traits d’un homme qui a épousé l’Histoire. Plusieurs pans de l’histoire de l’Iran traversent les cases de l’auteur, qu’il retrace grâce aux différents croquis réalisés sur place et aux différents témoignages qui sont venus jalonner son voyage en ces terres islamistes, conduisant au fur et à mesure des frontières politiques d’un pays aux frontières personnelles de ses habitants, du modeste chauffeur de taxi au fumeur d’opium, en passant par les poètes chantant la gloire de Zarathoustra.
Chaque nouveau personnage qui entre sur scène donne le prétexte d’une nouvelle histoire à écouter, présentant à chaque fois une nouvelle facette d’un héros unique, l’humaniste assassiné, et faisant renaître ses paroles et ses actions engagées, ainsi que tous les lieux qu’il a fréquentés et qui gardent aujourd’hui encore sa trace. Lors de ces réunions informelles, Cyrus invitait d’autres professeurs qui, comme lui, étaient interdits d’exercer en Iran. Les discussions tournaient autour de l’histoire du pays, de la culture et de l’âme perse. On y récitait des poèmes, on y débattait jusqu’à l’aube. Pour éviter de se faire repérer par la police, nous allumions la fontaine du jardin. Le bruit de l’eau couvrait celui de nos voix.
À l’image du titre détourné qu’il donne à son album, Nicolas Wild propose une lecture à double niveau. S’il réveille les légendes dorées d’un pays, dans les formes qu’il trace pour reproduire le prophète et la luxuriance du patrimoine architectural iranien, il fournit çà-et-là de vraies pépites d’humour, permettant au lecteur de respirer, se représentant souvent gauche et intimidé, voire naïvement intrépide. Aussi faut-il prendre le temps de décortiquer chaque planche, et ne pas craindre de s’engager dans une lecture exigeante, de peur de passer à côté de l’arrière-plan (alors peut-être retrouverons-nous l’unique exemplaire de Kaboul Disco que l’auteur a caché, en douce, parmi les ouvrages censurés et eux-mêmes cachés derrière les rideaux noirs d’une piscine clandestine !).

Il faudra une semaine à Nicolas Wild – entre son arrivée en Iran et l’inauguration du centre culturel – pour partir à la rencontre posthume de Cyrus Yazdani. Guidé par les trois fondements de la religion, bonnes pensées, bonnes paroles et bonnes actions, le touriste suit la trace du zoroastrien et parcourt, pas à pas, à la fois le pays, de grandes villes en petits villages, les souvenirs de l’humaniste et les préceptes d’une religion flamboyante et manichéenne, encore pratiquée par quelques dizaines de milliers de personnes à l’intérieur et en dehors des frontières iraniennes. On pénètre ainsi dans de multiples secrets, parfois drôles (Cyrus vouait un culte à ses escargots prénommés Staline, Che Guevara ou encore Rosa Luxembourg), parfois dramatiques.
Sophia restitue la mémoire de son père et lui redonne vie, réempruntant ses paroles : Mon père voulait que ce centre soit un lieu de vie, un lieu pour tous les habitants de Yazd, pour les zoroastriens et leurs amis… Un lieu de partage où tout le monde puisse s’exprimer librement, échanger ses connaissances, réaliser ses projets… Un lieu qui accueillerait des pèlerins, des chercheurs, des scientifiques et des artistes de différents horizons… Ce lieu est le nôtre, le vôtre ! À vous de continuer l’œuvre de Cyrus en vous l’appropriant.
Et buvant ces discours comme autant de tasses de thé, le globe-trotter sent qu’il lui reste encore bien des choses à découvrir. À l’inverse du reste du groupe reparti à Paris, il continue son voyage dans le temps et dans les campagnes et les villes iraniennes, croise des visages connus rencontrés lors de ses précédents périples, au carrefour des terres et des souvenirs. L’album prend alors une tout autre coloration, celle d’une enquête inédite. Et ces questions mêlées : qui est vraiment Joseph Mehrab, l’assassin de Cyrus, ce peintre un peu fou, son élève ? Est-il d’ailleurs vraiment le meurtrier ? Qui était Zarathoustra ? Quels sont les mystères de sa religion ?

Ainsi se tut Zarathoustra, parcouru de mille voix légendaires ou bien réelles, répond à un unique désir : rendre hommage à Cyrus en bandes dessinées. Et, à travers lui, éveiller à la fois les fastes et la poésie d’un peuple, les préceptes d’une religion amenée à disparaître et l’âme d’un pays mosaïque de cultures, dont l’histoire est bouleversée par des guerres intestines et les conflits politico-religieux.
On suit l’auteur au cœur des discours qu’il emprunte et des visages qu’il fait naître ou renaître, à la rencontre de celui qui [a dû] décliner, comme le soleil, pour éclairer les gens d’en bas. Celui que l’on a assassiné en voulant faire taire Zarathoustra. Et dont on entend pourtant encore la beauté du chant, même souterrain.

[1voir Kaboul Disco (La Boîte à Bulles, octobre 2007)

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