Chronique Le Trop grand vide d’Alphonse Tabouret (Sibylline et Jérome d’Aviau) - Ankama

Publié le jeudi 7 février 2013 par Cathia Engelbach. Mis à jour le 7 février 2013 à 18h37.

Alphonse Tabouret n’a pas d’âge. Il est à peine plus grand que le plus petit des enfants, et sa tête est ronde comme un ballon. Un matin de cette fois-là, allongé au milieu d’un trop grand vide, il ouvre grand les yeux. Il ne sait rien d’hier, et guère plus d’aujourd’hui et de demain. Il a donc tout à découvrir et à apprendre.
Alphonse Tabouret est un tout petit machin né de la dernière pluie, le corps à peine formé, l’esprit pas encore terminé. Sur son rocher, il voit un Monsieur, une immense tâche noire, qui se dresse devant lui. Ce premier compagnon a assisté à sa naissance, lui a donné un nom et un prénom, lui a appris les choses indispensables, puis l’a laissé à son propre sort. Depuis, il est seul et en profite pour rigoler un peu, respirer en reniflant les choses de la nature, observer en dessinant des formes sur le sol, s’éblouir d’une fleur en bourgeon. Il voudrait raconter tant de choses, mais la tristesse grossit en lui en même temps que la conscience de la solitude. C’est décidé : il va essayer de retrouver Monsieur. Et sur sa route d’errance, une route sans panneaux, chacun de ses pas va se transformer en question.
Après l’image du père, et l’abandon, Alphonse Tabouret va trouver la sienne, dans le reflet d’une petite flaque d’eau. Se montre et se cache, semble parler puis se trouble, ce petit Narcisse qu’il croit connaître – car il est dans le partage – mais ne reconnaît jamais. Et le voici à nouveau parti, ce tout petit machin, jamais sûr de lui, se questionnant lui-même, questionnant les autres.

Au fond, tout ce qu’il cherche à faire, sur un chemin qu’il trace sans comprendre vraiment pourquoi, c’est remplir sa vie. Qu’il fouille dans les buissons, qu’il interroge les flaques et les arbres, les fleurs, les formes qui passent et repassent devant lui, qu’il s’arrête, qu’il poursuive, qu’il parle aux autres ou qu’il se parle à lui-même, il est en quête de choses, de toutes ces choses signifiantes et insignifiantes, du langage autant que des objets, des êtres et des bruits de la nature.
Lancé en plein apprentissage, parfois un peu curieux, parfois un peu effronté, il croise des Je-Ne-Sais-Quoi, Celui-Qui-Brille et que tout le monde suit, d’autres petits bonhommes à la tête moins ronde, d’autres grands bonhommes, aussi, aux membres hypertrophiés ; son corps se tord alors, soumis à des crises d’enthousiasme ou plein de larmes. Il se fâche ou s’extasie. C’est sûr : il remplit sa vie comme son sac, Alphonse Tabouret, et rarement s’assoit, tout occupé qu’il est au remplissage, par les choses.
Il a ramassé des choses et des choses. Il rangeait tout, tout le temps. Il comptait ses porte-machins en s’endormant. Il leur parlait de la flaque et de son ami dedans qui l’écoutait tout le temps. Il leur racontait comment le Monsieur était parti. Il riait avec émoi du Je-Ne-Sais-Quoi qui lui avait offert son premier truc à garder. Les affaires faisaient les porte-voix.

Sibylline place au cœur du dessin dense et fragile de Jérôme d’Aviau, à hauteur d’un tout petit bout d’homme, un parcours initiatique universel, à la recherche de la mesure des choses, presque toujours dans l’erreur et dans l’innocence de l’erreur. Et le texte de Capucine se construit, pénétrant dans les images ou les accompagnant comme des légendes, à mesure que se construit l’univers du minuscule héros.
Parfois, dans le monde des bien petits, la langue se résume à la simplicité d’une onomatopée. Parfois, face aux géants, l’émerveillement laisse un peu de place à la curiosité, et c’est toute la richesse du langage qui explose. C’est que le paysage, finalement, se remplit tout seul : nommant les choses, Alphonse Tabouret se place entre elles, en elle, et prend dès lors part au monde. Jusqu’à faire sourire, par sa maladresse toute enfantine : Ensemble, ils ont regardé la nuit glisser doucement. Chacun dans leur silence, ils ont compté la lune. – Tu pluies beaucoup, toi. (…) – Tu as pleuré un lac ? – Boui. D’habitude, je suis plus raisonnable.
Le Trop Grand Vide d’Alphonse Tabouret trace avec grande justesse des petites parcelles de liberté. Comment, sur la route, on devient tout à la fois spectateur et acteur ; comment on s’éveille alors que tout autour s’éveille aussi. Comment on est au monde. En lutte pour ne jamais être seul, car être tout seul, c’est compliqué, ça fait des boules qui mâchouillent le cœur quand on est triste. Pris aux hasards de d’occasions, qu’elles soient promesses de jeux, d’amitié ou d’ennuis. Jusqu’au jour où, la besace trop pleine de toutes ces choses accumulées, on s’arrête enfin. On cesse de remplir. Alphonse Tabouret est enfin grand, il n’a plus besoin de rien, puisqu’il est amoureux. Et ça ne mâchouille plus, au contraire, ça vient comme un souffle de parfait, avec une petite musique : Chabadabada… Tout redevient simple. Mais l’escale est courte ; il est déjà temps de reprendre le chemin.

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