Chronique L’homme qui tua Lucky Luke (Matthieu Bonhomme) – Dargaud

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Chronique L'homme qui tua Lucky Luke (Matthieu Bonhomme) – Dargaud
Publié le lundi 8 août 2016 par Mise à jour de cette page le 24 janvier 2017 à 10h08min

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Un bel exercice de style que voilà. 70 ans après sa naissance sous la plume de Morris, 15 ans après sa reprise par Achdé et après 78 albums dont beaucoup sont devenus des classiques, Lucky Luke entre enfin dans l’âge adulte sous l’impulsion de Matthieu Bonhomme. Ce qui n’empêche pas cet album de s’inscrire officiellement dans la longue saga du « cowboy solitaire », même si, des points de vue graphique, stylistique et scénaristique, il diffère pas mal de ses prédécesseurs.

Matthieu Bonhomme inscrit Lucky Luke dans un style réaliste, gommant en grande partie l’humour de la série. A deux exceptions près, le seul vrai gag de l’album, dû à Jolly Jumper, dont le rôle est par ailleurs beaucoup plus effacé que d’habitude, il n’est ici « que » la monture de Lucky Luke, et le tabagisme addictif du héros, Matthieu Bonhomme expliquant au passage pourquoi le cowboy a finalement décidé d’arrêter de fumer, ce qui n’a rien à voir avec la version officielle, à savoir la décision des studios Hanna-Barbera, en 1984, de remplacer la cigarette par un brin d’herbe au moment où ces derniers s’apprêtaient à créer leur série animée télévisée. Il ne faut par croire tout ce qu’on vous dit. Matthieu Bonhomme avance ici une raison plus prosaïque et, à la limite, plus logique. Surtout depuis qu’on nous serine à longueur de temps et de spots publicitaires que « Fumer tue ». Ceci étant, ce n’est pas la cigarette qui tue Lucky Luke dans cet album, mais une banale balle de Colt 45. Mais, comme pour Jesse James ou Wild Bill Hickok, seul un couard, un coyote à foie jaune lui tirant dans le dos pouvait détruire la légende comme il s’en vante tout de suite après avoir accompli son forfait.

Mais les apparences ne sont-elles pas trompeuses ? Lucky Luke est-il vraiment mort ? Matthieu Bonhomme doit forcément être un grand amateur de western pour avoir pondu un tel album, comme Morris d’ailleurs qui ne cachait pas son goût pour le genre, pas plus que celui pour l’histoire de l’Ouest. Il en reprend tous les codes, les ressorts dramatiques, les archétypes, alignant les références cinématographiques mais aussi, et c’est important, historiques. Dès la couverture, on sait que l’auteur s’est longuement abreuvé à la double source Sergio Leone-Clint Eastwood. La vision d’un Lucky Luke vêtu d’un poncho, au milieu d’une rue boueuse, prêt à dégainer, évoque instantanément le personnage de « l’homme sans nom » de la « Trilogie du dollar » de Leone, personnage qu’Eastwood déclinera à l’envi dans ses propres westerns ultérieurs. Cowboy solitaire (eh oui, aussi), taciturne, peu loquace, têtu, pugnace, se rangeant certes du côté de la justice mais avec ses propres règles, les points communs ne manquent pas entre le héros de papier et les personnages « eastwoodiens » de celluloïd. Jusqu’à se retrouver seul en butte à une ville de plus en plus hostile à son égard même si, au départ, une poignée de braves citoyens lui demande de retrouver un pilleur de diligence ayant privé les mineurs locaux du produit de leur dur labeur, le shérif de la ville étant bien incapable de résoudre cette enquête.

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L’homme qui tua Lucky Luke (Matthieu Bonhomme) – Dargaud - Planche extraite

Il faut dire que le pauvre est un simple d’esprit nommé à ce poste par son frère aîné pour lui faire plaisir. Parce qu’en fait, ce sont plutôt trois shérifs qui sont censés faire régner l’ordre à Froggy Town, les trois frères Bone, dont l’aîné, Anton, a justement été dûment nommé à ce poste avant de refiler son étoile à son frère. Anton qui est de loin le plus intelligent, mais aussi le plus retors, de la fratrie et qui, de fait, continue à assumer son rôle de shérif, même sans étoile. Ces trois frères Bone sont la référence historique de Matthieu Bonhomme, n’étant pas sans rappeler les frères Earp, Wyatt, Virgil et Morgan (sauf que, dans leur cas, aucun n’était simple d’esprit), qui, en 1881, à Tombstone, Arizona, furent les représentants de la « légalité » (ou presque) lors de la légendaire fusillade d’O.K. Corral. Pour parfaire cette référence historique, Matthieu Bonhomme introduit d’ailleurs un autre personnage ô combien important dans son histoire, Doc Wednesday, médecin alcoolique et tuberculeux, tireur d’élite, plus ou moins en marge de la loi, copie quasi conforme de Doc Holiday, dentiste alcoolique et tuberculeux, lui-même tireur d’élite et lui aussi plus ou moins en délicatesse avec la légalité dans la vraie vie, qui avait épaulé les frère Earp à Tombstone. Mais la véritable astuce scénaristique de Bonhomme tient à ce qu’il fait aussi de ses frères Bone l’incarnation de l’autre fratrie impliquée dans cette fusillade, celle des Clanton. Ceux-là n’étaient que deux à O.K. Corral, Ike et Billy, renforcés par deux autres frères, Tom et Frank McLaury, et par Billy Claiborne. Mais les frères Clanton étaient surtout manipulés par leur père, Newman « Old man » Clanton, qui, avant l’arrivée des Earp, dirigeait un gang de cowboys accommodant la loi à sa propre sauce. Dans « L’homme qui tua Lucky Luke », les frères Bone sont pareillement manipulés par leur père, le « Vieux » Bone. C’est d’ailleurs lui qui tue Luke d’une balle dans le dos lors d’une scène de duel qui, au lieu de s’inspirer de celle d’O.K. Corral, reprend la séquence principale de l’un des meilleurs westerns de toute l’histoire du cinéma, « L’homme qui tua Liberty Valance » de John Ford (d’où le titre de l’album, vous l’aviez deviné) où le trio John Wayne-James Stewart-Lee Marvin préfigure, bien que dans une configuration différente, le duel triangulaire du « Bon, la brute et le truand » (Leone encore et toujours) mettant aux prises la triplette Clint Eastwood-Lee Van Cleef-Eli Wallach (avec, à chaque fois, quelques-uns des meilleurs acteurs de leur génération respective, on fait rarement des chefs-d’oeuvre avec des mauvais, c’est une évidence). Je vous laisse le plaisir de découvrir le dénouement de cette histoire, sachez néanmoins que, comme on peut s’y attendre, force reste à la loi et que la morale est sauve, sinon, à quoi bon.

C’est d’ailleurs à peu près le seul point commun avec les autres albums de la série car, comme je l’évoquais en début de chronique, cette histoire s’inscrit dans une veine nettement plus réaliste que le traitement habituel réservé au héros. Depuis le graphisme qui, sans être d’un naturalisme clinique, est quand même loin des rondeurs de Morris et d’Achdé. Le trait est plus anguleux, les personnages sont animés d’émotions plus concrètes et, surtout, l’ambiance est plus sombre. Froggy Town n’est pas une ville qui respire la joie de vivre. En ce sens, elle ressemble aux villes de l’ouest au 19ème siècle, rudes, sauvages, poussiéreuses en été, bourbeuses en hiver. Une grande partie de l’action de cet album, qui ne se déroule que sur quelques jours, est balayée par une pluie battante, justifiant la présence prégnante des grenouilles qui donnent leur nom à la localité. On y trouve de nombreuses scènes nocturnes, parfois dans un saloon surpeuplé ou dans une prison sordide, et les scènes de foule montrent une promiscuité renforcée par l’exiguïté des lieux.

Là encore, on est proche de la réalité de l’époque. Quant aux morts, ils meurent vraiment, le sang gicle et la mort n’a rien de glamour. Une différence de taille avec les autres albums où personne ne meurt jamais, ou presque (en 1951, dans « Hors la loi », Morris avait néanmoins fait mourir, images à l’appui, les Dalton, inspirés par les personnages historiques qui avaient vu la fratrie décimée pour avoir voulu attaquer deux banques en même temps à Coffeyville, Kansas, en 1892, les Dalton « actuels » étant leurs cousins fictifs), encore faut-il préciser que Lucky Luke, fidèle à son image de marque, ne tue personne dans cette histoire, se contentant de désarmer ses adversaires d’un tir pafaitement ajusté, les décès sont toujours causés par d’autres personnages. Pour l’anecdote, citons le petit clin d’oeil de Matthieu Bonhomme à Morris dans l’une des deux scènes de cimetière.

Bref, si cet album paraît avec la bénédiction de l’éditeur Lucky Comics, donc des héritiers « spirituels » de Morris, et s’il succède aux « Tontons Dalton » dans la bibliographie du cowboy solitaire, après avoir également connu une parution en épisodes dans les pages du magazine Spirou, il inaugure néanmoins une nouvelle orientation dans la façon de traiter et de narrer ses aventures. A ce jour, rien ne permet de dire s’il y aura une suite à cette aventure ou si elle restera unique, manière habile de marquer les sept décennies d’existence du héros. Pour ma part, ça ne me gênerait pas que Matthieu Bonhomme, ou un autre, poursuive dans cette voie, parallèlement au travail d’Achdé, les deux visions du personnage ne sont pas incompatibles, au contraire.

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