Le monde du neuvième art est vaste et regorge d’auteurs réalisant des œuvres de qualité de par le monde. Néanmoins, peu d’entre elles parviennent jusqu’à nos contrées, pourtant l’un des berceaux de la bande dessinée. Certaines maisons d’éditions choisissent de relever le défi dans un marché plutôt saturé afin de faire découvrir ces auteurs talentueux.
C’est le cas des éditions Ici Même qui sont à l’initiative de la publication des œuvres d’un jeune auteur Israélien installé aux États-Unis nommé Koren Shadmi.
Cet auteur prometteur n’en est pas à son coup d’essai et revient aujourd’hui avec Le voyageur, un volume unique relatant l’errance d’un homme sans nom à travers les routes et voyageant avec ses secrets et ses mystères.

L’histoire en deux mots :
Sur une route américaine déserte dans ce qui semble être les années cinquante, un homme fait du stop sous une pluie battante. Une voiture vient enfin à s’arrêter pour le prendre et le sortir de sa solitude. Le gentleman qui l’invite dans sa voiture engage la conversation, mais l’autostoppeur se montre taciturne et peu bavard. Le temps passe un peu, les langues se délient et après quelques banalités, le dialogue s’arrête sur l’existence d’une entité supérieure. Le conducteur, fervent croyant, pense être en compagnie d’un individu diabolique, pris de panique et aveuglé par la force de ses convictions. L’homme s’arrête sur le bord de la route, somme à son passager de sortir, sort une arme et le tue. La voiture repart à vive allure, laissant le corps inanimé du voyageur au sol. Pourtant, quelques instants après il se relève et poursuit sa route. Son interminable voyage lui permettra-t-il de soulager ses tourments et de comprendre quelle magie lui permet de tromper la mort ?

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Extrait Le voyageur (Koren Shadmi) - Ici Même - page 9

Le dessin :
La première chose qui frappe à la découverte de l’album, c’est la merveilleuse couverture qui se révèle être une véritable invitation la découverte cet album. Cette dernière, aux couleurs superbes, semble être inspirée par des auteurs comme Moebius ou encore de Katsuhiro Otomo. Mais c’est la concordance avec le trait du créateur de l’Incal qui saisi à sa vue.
Le trait de Koren Shadmi peut paraître un peu rigide, cependant il n’entrave en rien la retranscription fidèle des émotions des personnages. De plus, cette rigidité sert à merveille ce personnage froid et en décalage avec le monde qu’il traverse, lui donnant une certaine distance et renforçant son coté énigmatique.
Le dessinateur a pris soin de découper son album en planches de six cases, donnant par ce biais un aspect plan-séquence très cinématographique. Ce procédé permet aux lecteur de suivre l’action pas à pas à l’instar d’un story-board, et ainsi de comprendre aisément chaque planches et son propos. Ce découpage, simple de prime abord, est un vrai atout pour l’album car il contribue à la démarche contemplative du volume en en décrivant certaines longuement, comme si le lecteur était un observateur à l’instar du voyageur.
La mise en couleur n’est pas en reste, l’auteur a su choisir judicieusement des couleurs pastel collant parfaitement à l’ambiance de l’album. De plus, il a eu la bonne idée de choisir un code chromatique par chapitre. Cet décision ingénieuse apporte un plus à l’album et immerge davantage le lecteur dans cet univers unique, car chaque choix de couleur est en corrélation avec le propos du chapitre. Enfin, Koren Shadmi a su utiliser la mise en couleur pour marquer le début et la fin de son récit, allant ainsi de la couleur au noir et blanc.
Cet album étant un voyage, le dessinateur s’est particulièrement appliqué dans la réalisation des environnements traversés, faisant ainsi voyager le lecteur, que ce soit à travers les grands espaces américain ou de gigantesques villes avec la même adresse.
Enfin, l’élément où Koren Shadmi montre tout son talent se trouve dans la réalisation de son personnage principal. Il y a dans ce vagabond du temps une profondeur rare, l’auteur parvient à retranscrire sa tristesse et le poids de sa longue vie dans son regard avec une justesse peu commune. Les autres personnages ne sont pas en reste, mais c’est vraiment le voyageur qui crève les planches par son charisme et son détachement du monde qu’il traverse.

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Le voyageur (Koren Shadmi) - Ici Même - Extrait 2

Le scénario :
Koren Shadrin se montre aussi habile au scénario qu’au dessin car son histoire regorge une richesse incroyable. En partant d’un point de départ simple, il construit un récit somptueux regorgeant d’éléments tenant en haleine le lecteur. Avec cette intrigue allant crescendo vers l’apocalypse, le scénariste montre les excès d’un monde qui va à la dérive sous les yeux d’un voyageur spectateur de cet décadence. L’auteur n’a pas oublié de créer un passé captivant au voyageur, apportant une réelle profondeur à ce protagoniste mystérieux. Ces antécédents étant un vrai ressort scénaristique, ils contribuent à la richesse de l’histoire.
Koren Shadmi à su construire les relations qui lient les personnages entre eux. En effet, même si les protagonistes secondaires traversent fugacement la vie du voyageur, le scénariste a si bien construit le récit autour d’eux qu’ils marquent le lecteur et ne les oublient pas. Chacun d’entre eux apporte énormément à l’histoire et à l’ambiance générale.
Enfin, cette construction croissante du récit vers le néant est une réelle bonne idée car elle permet de voir l’acclimatation de cet homme d’un autre temps face à un mode qui change, tout en étant une critique sur notre gestion de notre planète. De plus, l’auteur faisant évoluer un immortel dans son intrigue, il n’est pas tombé dans le piège des flash-back à répétition qui aurait pu altérer le rythme et la compréhension de l’histoire. L’auteur réussi de bout en bout son intrigue avec des personnages attachants ainsi que des effets de scénario surprenants et une fin émouvante qui clos l’album de bel manière.

Le voyageur est un album unique, empreint de poésie sur le temps qui passe et les rencontres qui jalonne une vie... Une réussite sur tous les plans qui saura plaire à chaque amoureux du neuvième art.

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