Série En retard ! - 9782918567158© 2013 Moule à gaufres (Le) / Rannou / Yvang

Oneshot

En retard ! Critique de Cathia Engelbach

19 avril 2013 - Album 32 pages - Édité par Moule à gaufres (Le)

Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, ça urge, alors le monde autour de lui peut bien s’écrouler, pas le temps de gamberger : Tiberge est pressé. C’est que le lapin est en retard à son rendez-vous avec Martin. Un simple rendez-vous et le voici galopant pour la course de toute une vie, toutes pattes au vent, sourd au bien-pensant, aveugle à l’avenant.
Pourtant, il se passe bien des choses au-delà de ses longues moustaches, mais lui n’en a que faire, tout plongé dans sa galère, à courir après la montre pour ne pas louper sa rencontre. Et il court, il court, le lapin, défrisant le paysage sur son passage, taclant les obstacles et snobant les assaillants. On voudrait bien l’arrêter, mais ce serait gâcher le plaisir d’un beau spectacle, car à léporidé déridé, promesses de belles envolées !

Ce matin-là, tout semblait sur des roulettes : radio-réveil enclenché, coassements de la speakerine en fond sonore, le voilà prêt à se lever pour s’habiller. Mais c’est la tête dans le brouillard que Tiberge se pare pour le rancard : le museau qui voudrait bien rester sous la couette, la cire bien agglomérée dans les oreilles, les super céréalo-carottes énergisantes dans le bol, il n’entend rien du flash-info annonçant le déluge. Mais même s’il l’avait entendu, rien autour n’aurait valu, car l’heure sonne déjà le départ, et le début du compte à rebours : le lapin est à la bourre !
Et le voici lancé dans une folle embardée, se cognant à la forêt tout entière, contraint à de multiples arrêts. Quoi ? Le castor lui prédit la crue du siècle ? Fi de la crue, l’heure est à la course. Mais voilà déjà sa prévoyante mamie dans son potager, prête à déterrer du légume vert pour remplir les réserves et lui demandant un peu d’aide. Pas le temps, pas le temps, on endort la mamie et on reprend son élan. Guère plus d’attention pour les injonctions de la belle Éléonore ; la cigogne peut bien battre des ailes, Tiberge ne veut rien savoir d’elle. Quant aux avertissements de Ludo la taupe en rade de lunettes, ils partent bien vite aux oubliettes.
Le lapin poursuit sur sa lancée, montre à gousset en poche, ne souhaitant surtout pas louper le coche. C’est qu’il a un rendez-vous, lui ! Cessez donc de l’importuner et déguerpissez !

À travers la course effrénée d’un simple lapin, Maël Rannou écrit une fable aussi aiguisée que les dents de son petit animal de héros. Sa poursuite, ce jeu engagé contre la montre, les détours et les arrêts contraints, les demandes d’entraide, disent bien des choses sur les relations humaines et l’aveuglement général face à l’essentiel. Le lapin court, le lapin se perd dans le même temps, la course folle le faisant lui-même devenir fou.
Au service de la chevauchée, les traits dynamiques d’Yvang contribuent à ne donner aucun temps de répit au valeureux Tiberge et à réveiller sur son passage les moindres recoins et habitants de la forêt, préfigurant le déluge à venir, et le repos final, nécessaire. On pourrait prêter à Tiberge le caractère et les intentions de tout empressé, car on lui emprunte œillères et oreillettes sans même s’en rendre compte. Et sans voir, de fait, que le barrage s’apprête à céder.
En retard ! se croque à pleines dents, avec le rire jaune-orangé d’une carotte acidulée.

Cathia Engelbach

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