Chronique L’Amour est une haine comme les autres (Stéphane Louis et Lionel Marty) - Grand Angle

mercredi 12 avril
Par Vivien Arzul

Les éditions Grand Angle possèdent déjà un catalogue d’une grande richesse. Ils choisissent de poursuivre aujourd’hui, cette volonté de lignes éditoriales sans frontières, avec un nouvel album. Celui-ci, nous emmène au sein de l’Amérique raciste d’avant-guerre, où une formidable amitié va naître et dont le titre ne nous laisse pas indifférent. L’Amour est une haine comme les autres est une histoire complète pensée par Stéphane Louis et illustré par Lionel Marty. Une histoire tout en contraste, à l’image de son titre qui saura marquer les lecteurs.

L’histoire en deux mots :
Le récit débute par une scène d’une violence sans nom, un jeune ouvrier noir se fait rosser par trois blancs qui n’ont qu’une volonté, le tuer. Le jeune homme s’appelle Abelard, il se sait perdu pourtant, il encaisse jusqu’à recevoir le coup de trop. Alors que la vie le quitte, il voit dans la pénombre Will, un blanc, qui est néanmoins son seul ami.
Les souvenirs d’Abe nous emmènent à travers l’histoire de cette fabuleuse amitié. Elle commence en 1929, lors d’un été, où Will va sauver le jeune garçon noir de la noyade. De ce sauvetage va naître une amitié indestructible pourtant interdite dans cette Louisiane raciste. À compter de ce jour les deux jeunes garçons jurent de toujours veiller l’un sur l’autre et de s’aider quoiqu’il arrive. Cependant ces promesses survivront-elles au racisme omniprésent ? Au temps qui passe ? A l’amour ? Ou bien encore au poids de leur communauté respective ?

Le dessin :
Lionel Marty livre ici, un album d’une maîtrise graphique rare. En effet, il a su exploiter chacune des ressources de son art pour faire de ce tome une réussite. En effet, le dessinateur a su, à travers son trait, retranscrire à merveille les émotions des personnages, que ce soit le machiavélisme de la femme de Will ou la folie de sa mère. Mais aussi le dégoût palpable de la communauté blanche envers les gens de couleur.
Chacun des traits de caractère des personnages croisés dans le tome est rendu avec une grande justesse. Le dessinateur s’est aussi particulièrement appliqué sur les décors qui plongent le lecteur dans cette Amérique ségregationniste dès les premières planches. En effet, le début du tome est une réussite totale. Lionel Marty est arrivé en quelques cases à faire partager la détresse de ces gens victimes de violences, tout en les contrastant avec une case où la victime voit dans sa chute un instant de poésie. Le dessinateur exacerbe cet arrêt sur image par un découpage fabuleux.
La magnifique mise en couleur ajoute à la justesse graphique de cet album et lui donne un cachet unique. De plus, le dessinateur réussi, également, à illustrer de manière astucieuse les superstitions des blanc à l’encontre des habitants du bayou. C’est le cas notamment, lorsque Will imagine un monstre à la place de la jambe blessé d’Abe, lors de leur première rencontre.
Il réussi un album tout en contraste avec autant de succès dans la retranscription des faits tragiques qui jalonnent le tome. Ou dans la représentation de cette amitié, à travers le temps, qu’il illustre à merveille. Lionel Marty démontre, au fil des cases, sa capacité de faire, de cet album, un sans faute graphique.

Le scénario :
Cet album a beau avoir d’indéniables qualités graphiques, il est servi par un scénario fabuleux, d’une profondeur unique. Stéphane Louis nous livre un récit tout en contraste et en opposition, à l’instar des deux communautés décrites. Le fait de débuter l’album sur le lynchage d’Abe est astucieux, car il met le lecteur dans le vif du sujet. Il commence ainsi son jeu d’opposition sans conter dés le début une histoire d’amitié attendue ; mais des faits tragiques et réels pour l’époque. Le scénariste oppose beaucoup de choses durant l’album pour servir son propos, comme la quiétude des jeux d’enfants des deux protagonistes en comparaison de l’environnement violent de leur vie d’adulte.
Stéphane Louis a également eu la très idée de mettre en parallèle la vie des deux amis. C’est le cas, à travers leur manière de vivre des événements marquants de leur vies respectives comme la mort de leurs mères. Le scénariste a fait de cet événement une des pierres angulaires de leur amitié et renforce ainsi la profondeur de l’histoire. Le choix de l’auteur de raconter l’histoire par l’intermédiaire des éclipses d’Abe semble dans un premier temps peu adéquate. Cependant, même si la chronologie de leur histoire n’est pas respectée, le scénariste ne l’a pas fait au hasard car chacun des éléments est placé à bonne escient et sert l’intrigue parfaitement.
Stéphane Louis parvient à faire naître chez le lecteur bon nombre d’émotions au fils des pages et il termine son tome avec un dernier trait d’opposition : à la violence du début du récit il contraste avec un message d’espoir historique.

L’amour est une haine comme les autres est un tome maîtrisé de bout en bout, son histoire ne plaira pas seulement aux passionnés du neuvième art tant elle est touchante et universelle.
Ce tome a tout pour être un incontournable de la bande dessinée tant il regorge de qualités.

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