Chronique Irena T1 : Le ghetto (Jean David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard) - Glénat

mardi 17 janvier
Par Vivien Arzul

Le Neuvième Art permet de faire vivre toutes sortes d’émotions et de raconter des histoires aussi diverses que variées. Pourtant, certains évènements sont plus difficiles à mettre en scène, tant ils sont complexes à raconter avec exactitude. C’est notamment le cas pour la Shoah.
Jean David Morvan continue d’explorer les genres en parlant de cette période effroyable en association avec Séverine Tréfouël. La partie graphique est assurée par le talentueux David Evrard, cette dernière sublimée par la mise en couleur de Walter. Le quatuor retrace à travers trois tomes la vie d’Irena, une femme juste dans un monde qui ne l’est plus vraiment.

L’histoire en deux mots :
Un camion attend devant l’entrée sécurisée du ghetto de Varsovie pendant qu’un officier nazi particulièrement pointilleux et cruel procède au contrôle. Le convoi symbole d’espoir entre dans le ghetto où se côtoient jeux d’enfants, misère, petit commerce, violence et famine. Irena entre en scène avec bienveillance et douceur ; elle vient en aide aux résidents sans aucune condescendance. Pendant qu’elle distribue de la soupe, une des habitantes demande à la suivre car sa cousine aimerait lui parler.
Irena retrouve la jeune femme dans un hôpital de fortune où des infirmières dispensent des soins élémentaires à des gens visiblement très affaiblis. Cette dernière lui confie qu’elle est malade et qu’il lui reste peu de temps à vivre. Alors, dans un dernier sursaut d’énergie, elle lui crie qu’elle lui donne son fils car elle seule est en mesure de le faire sortir de cet enfer et lui offrir une vie meilleure. Irena sort troublée de cette rencontre et se trouve face à une décision pouvant mettre en danger ses proches et sa mission d’aide sociale. Pourtant un évènement tragique sera à l’origine de son choix d’extirper les enfants de cette prison à ciel ouvert.

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Planche extraite - Irena T1 : Le ghetto (Jean David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard) - Glénat

Le dessin :
David Evrard a fait un travail absolument fabuleux sur cet album, qui sert autant qu’il adoucit le propos. Tout d’abord, l’album est introduit par une couverture superbe qui malgré sa sobriété frappe le lecteur et l’interpelle. La force du trait de l’auteur est d’avoir un style jeunesse presque mignon dans un propos qui ne l’est pas. Cela permet ainsi de rendre presque supportable visuellement le quotidien du ghetto, notamment avec les scènes de jeux d’enfants.
Il est également à ajouter que le tome est servi par une magnifique mise en couleur qui retranscrit à merveille l’ambiance du récit. En effet, le choix de tons pastels appuie le récit. De plus le noir et blanc sur certaines pages en utilisant la couleur uniquement sur un élément du dessin, donne une force incroyable à la case. On l’observe, notamment avec l’ours en peluche qui est jeté dans une fosse commune.
David Evrard réussit à montrer le contraste saisissant entre la vie au ghetto et l’extérieur. Il l’illustre dès la première case, en montrant un bâtiment coupé en deux. La partie à l’extérieur possède des fenêtres avec des rideaux, tandis que du coté du bidonville il n’y a pas un carreau intact. Il développe également ce contraste en décrivant le quotidien enviable d’Irena.
Enfin, l’auteur parvient à travers cet album particulièrement abouti graphiquement à rendre les émotions des protagonistes palpables grâce à des cases qui toucheront le lecteur en plein cœur.

Le scénario :
J D Morvan et Sandrine Tréfouël réussissent à raconter une histoire à dimension humaine sur une période historique qui ne l’est pas. Le choix de faire découvrir les réalités du ghetto à travers les yeux de leurs différents résidents est une bonne idée. Que ce soit avec les enfants qui amènent à travers leurs jeux et leurs rêves une pointe de légèreté dans le scénario, notamment, lors de l’arrivée d’Irena en début d’album où ils se l’imaginent en princesse ou en haltérophile, ou à travers celui des adultes qui ont une perception plus réaliste de leurs sorts et leurs conditions.
Les auteurs ne se sont pas contentés de la vision des résidents, ils décrivent avec justesse ce que pensent les acteurs sociaux sur le sort de ces malheureux et leur envie de leur venir en aide. Tous ces personnages qui gravitent autour d’Irena rendent l’histoire touchante et immersive. En effet, le lecteur s’attache autant à ces derniers qu’à l’héroïne du triptyque tant leur description ou leur passage dans l’album marque le lecteur.
Les auteurs ont su de manière astucieuse monter à travers ce récit le contraste entre la vie dans le ghetto et celle à l’extérieur par le biais de scènes du quotidien comme un repas ou le sommeil, ces dernières étant différemment vécues de part et d’autres du mur du ghetto, mais pourtant décrites sobrement sans volonté de pousser le lecteur vers trop d’émotion.
Enfin, la grande force de cette histoire est sans nul doute le personnage d’Irina qui explose l’album par son charisme et sa bienveillance. Les auteurs ont su décrire avec authenticité un protagoniste au passé intéressant, le fait d’évoquer ce dernier expose au lecteur la volonté d’Irena d’aider les autres. De plus, l’évocation de son histoire personnelle renvoie à sa lutte pour les enfants du ghetto, ce qui rend le personnage d’autant plus fort.
Les scénaristes ont su au fil des pages et des scènes décrites créées autour d’Irena une sorte d’aura de bienveillance qui la transcende et en fait plus qu’un simple personnage de bande dessinée.

Rares sont les albums qui savent conjuguer réussite graphique et scénaristique, et c’est pourtant le cas de ce tome un d’Irina. Cet album permet au lecteur de découvrir une histoire touchante qui met en lumière une véritable héroïne d’une des périodes les plus sombre de notre histoire contemporaine.

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