Chronique Desperados Housewives (Sybille Titeux et Amazing Améziane) - Jungle

mardi 28 février
Par Lionel Dekanel

En ouvrant cette BD, vous entrez dans la chronique d’une famille pour le moins atypique. Situons l’action tout d’abord, 1911 dans la région de Morelos à une centaine de kilomètres au sud de Mexico, dans le petit village de Tetecala. Un endroit désolé que les locaux appellent « le désert sans fin », c’est dire. Au printemps 1911, nous sommes à quelques semaines de la chute du dictateur Porfirio Diaz, en butte à la révolution menée par Emiliano Zapata dans le sud du pays et Pancho Villa dans le nord. Pour l’anecdote, après sa chute, Diaz mourra en 1915 à Paris, intégrant ainsi la longue litanie des dictateurs qui, tout au long de l’histoire, se sont ou se réfugient encore dans notre pays, « patrie des droits de l’homme », bel euphémisme.
Mais là n’est pas le propos. « Desperados housewives » raconte l’histoire de trois sœurs, Delfina, Maria et Pandora, mariées à trois frères, Tadeo, Fausto et Dante, et ayant chacune un enfant, Felizita, Nazario et Amparo. La matriarche de la famille est Encarnacion, la mère de nos trois héroïnes, qui, outre ses trois filles, a eu aussi trois garçons, deux ayant été assassinés par les sbires de Diaz, le troisième étant en exil en un lieu inconnu de tous afin de ne pas subir le sort de ses frères. C’est à travers le récit fait par Encarnacion à ses trois petits-enfants que nous apprenons comment ses trois filles, femmes au foyer exemplaires, sont devenues de redoutables desperadas. Petite précision d’importance, leurs maris sont eux-mêmes des desperados, voleurs et bandits de grand chemin. Mais il faut bien admettre que ce sont surtout des boulets, des nigauds, des neuneux, à mi-chemin entre les Dalton et Ned Kelly, des losers de première. Et quand ils réussissent un coup, plutôt que d’utiliser l’argent volé à améliorer le quotidien de leurs familles, ils préfèrent s’acheter des fringues dernier cri. Et au Mexique, on sait ce que s’habiller comme un m’as-tu-vu veut dire. Jusqu’au jour où, lisant dans un journal que la révolution d’Emiliano Zapata est largement soutenue par les femmes, Delfina, Maria et Pandora prennent conscience qu’elles aussi peuvent avoir un avenir ailleurs que devant leur fourneau ou au bord de la rivière à faire la lessive. Soutenues implicitement par les autres femmes du village, elles décident donc de devenir desperadas et prendre le relais de leurs maris. D’ailleurs, les deux fois où elles se lancent dans une attaque de banque ou dans le détroussage de voyageur, elles devancent systématiquement leurs compagnons qui passent leur temps à la cantina à se soûler avant de passer à l’action.
Au passage, les auteurs font apparaître un personnage historique dans cette aventure, Hiram Bingham, le découvreur du Machu Picchu, qui se fait attaquer par nos héroïnes alors qu’il traverse la région à bord de son Auburn flambant neuve avant que ces dernières ne soient obligées de fuir face à l’arrivée inopinée de leurs maris qui se sont enfin décidés à agir. Historiquement, cette exaction n’a pas pu se produire, les dates ne concordant pas, si toutefois Bingham a jamais mis les pieds au Mexique en 1911, mais l’important reste le clin d’oeil. Après tout, les premiers archéologues n’étaient-ils pas souvent eux-mêmes des détrousseurs, pillant allègrement les sites découverts, fût-ce sous couvert de la science et de l’histoire. Et puis, c’est surtout l’occasion, pour les auteurs, de laisser la porte ouverte sur une éventuelle suite grâce au butin dérobé à l’archéologue après que nos desperadas aient habilement dupé leurs balourds de maris.
Outre l’histoire proprement dite, cet album est avant-tout une ode au féminisme, car féministes, Delfina, Maria et Pandora le sont, indubitablement. Dignes héritières de Calamity Jane ou des pétroleuses du 19ème siècle, elles se font fortes de se montrer plus intelligentes que leurs maris, plus habiles, plus rusées aussi. Certes, ce ne sont pas des révolutionnaires à proprement parler, elles ne sont que des voleuses, mais des voleuses qui, en s’attaquant à une banque par exemple, s’attaquent par la même occasion à une forme d’oppression, financière en l’occurrence. N’oublions pas que la région du Morelos fut le bastion d’où partit l’insurrection de Zapata. De tous temps, les femmes ont toujours joué un rôle non négligeable dans les mouvements révolutionnaires, et la révolution mexicaine n’a pas fait exception, loin de là. Rôle malheureusement passé sous silence. Car, si l’histoire est souvent écrite par les vainqueurs, elle l’est encore plus systématiquement par des hommes. Pour une Boudicca combien de Suetonius Paulinus ? Pour une Olympe de Gouges combien de Robespierre ? Pour une Louise Michel combien d’Adolphe Thiers ?
Le scénario de Sybille Titeux de la Croix est habilement découpé, alternant la narration d’Encarnacion et l’action en direct. Personnellement, j’ai beaucoup aimé la référence à « La nuit du chasseur » au début de l’album. Un scénario empreint d’humour et de malice, mais il est vrai que le sujet s’y prête puisqu’il renverse les codes habituels du western qui, de machiste la plupart du temps, devient féministe. Quant au dessin d’Amazing Ameziane, il est sobre et épuré, il n’est pas un spécialiste du manga pour rien. Il s’attache surtout aux portraits, aux gros plans et aux plans américains, sans se perdre dans l’abondance de détails, délaissant les paysages panoramiques. En ce sens, que l’action se situe dans une région plutôt désertique lui a certainement rendu un fieffé service. Et même quand celle-ci se déroule en ville, Améziane aime pratiquer l’ellipse, ainsi en va-t-il de la banque dévalisée par les desperadas dont on ne voit que l’extérieur puisque, une fois à l’intérieur, il ne représente que les personnages dialoguant en gros plan, réduisant le décor au strict minimum, guichet ou fenêtres. Pareil pour la cantina où se retrouvent les maris en deux occasions, on ne voit que la façade, jamais l’intérieur, de toute façon, on sait très bien qu’ils sont là pour se soûler, alors... Une façon de traiter ce western à la manière d’un Sergio Leone. Avouez qu’il y a pire comme source d’inspiration graphique. Bien qu’il ne soit fait nulle part mention d’un quelconque premier tome d’une série à venir, à part dans le dossier de presse, la fin ouverte de l’album ne peut manquer d’évoquer une ou plusieurs suites.
Ce volume n’est rien d’autre qu’une mise en place, une mise en situation, une présentation de nos trois desperadas, les auteurs ayant même pris la peine de dresser leur arbre, pardon leur cactus, généalogique. L’auraient-ils fait s’ils n’avaient pas envisagé une prolongation à ces primes aventures ? D’autant que, si l’album se conclut avec la chute de Porfirio Diaz, la révolution mexicaine est loin d’être terminée. Elle ne prendra fin qu’en 1920 avec l’arrivée au pouvoir d’Alvaro Obregon, légalement élu, et la renonciation au combat armé de Pancho Villa et des chefs zapatistes ayant succédé à Zapata, assassiné en 1919. Il y a encore de la matière à exploiter.

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