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Aurélia Aurita : "Pour moi, il n'y a pas de différence fondamentale entre faire un livre érotique ou un livre pour enfant"

Aurélia Aurita : "Pour moi, il n’y a pas de différence fondamentale entre faire un livre érotique ou un livre pour enfant"

mardi 14 février 2012
Par Thomas Clément

Avec Vivi des Vosges, co-scénarisé avec Frédéric Boilet, Aurélia Aurita ajoute une nouvelle corde à son arc et inaugure une toute nouvelle collection dédiée aux plus jeunes. Nous l’avons rencontrée lors du dernier festival d’Angoulême.

Thomas Clément : Avec Vivi des Vosges, je tiens enfin votre premier livre que je vais pouvoir faire lire à mes enfants !

Aurélia Aurita : Oui, oui c’est vrai !

TC : Il y a un changement de thématique, qu’est-ce qui vous a décidé à changer ?

Aurélia AuritaAA : Je ne pense pas que ce soit vraiment un changement radical au niveau du fond ou de la forme. C’est un livre pour enfants, une fiction, mais avec les sentiments qui m’animent depuis Fraise et chocolat. Je ne dis pas que je suis une enfant sauvage, mais c’est vrai que je me suis beaucoup investie dans ce côté rebelle contre les conventions, et notamment celle représentée par la culotte. Pour cette raison, l’héroïne de Vivi des Vosges a le même visage que dans mes autres livres, même si je l’ai un peu modifié pour en faire une enfant sauvage.

TC : La culotte c’est quelque chose cela va parler à tout le monde. Elle représente l’obligation de faire ce qui disent les parents, qui se superpose avec une deuxième contrainte : l’école.

AA : et celle du langage.

TC : il y a un concentré la dedans de toutes les frustrations de l’enfant, j’ai trouvé cela formidable et très intéressant.

AA : ça me fait plaisir ;)

TC : Qu’est-ce qui a donné envie de parler à ce point là de l’enfance ?

AA : c’est une bonne question !

TC : Car là il y a un compte à rebours vous avez commencé de parler de votre vie adulte, et puis vous passez à l’enfance...

AA : C’était même très adulte (rire), c’est vrai, mais pour moi c’est une continuité. Fraise et chocolat, s’il y a beaucoup de gens qui ont voulu l’étiqueter érotique, moi je ne l’ai jamais considéré comme tel. Je me mets à fond dans tous mes livres, je les considère comme des émanations de moi. Pour moi, il n’y a pas de différence fondamentale entre faire un livre érotique ou un livre pour enfant. C’est toujours quelque chose qui doit être représentatif de ma personnalité.

TC : Curieusement, Fraise et chocolat est classé dans une catégorie un peu à l’écart, un peu sulfureuse alors que pour les livres pour enfants il n’y pratiquement aucun tabou. Prenons La petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête [1]. On y parle de pipi, de caca, sans retenue. Avec Les Crados, c’était la même chose, et mais quand on arrive sur des livres adultes, s’il y a la moindre scène érotique ou sexuelle, le livre se trouve systématiquement rangé sur une étagère spécifique. Est-ce que vous avez une explication à ce phénomène ?

AA : En fait, je ne suis pas la mieux placée pour répondre à cette question, parce que c’est un univers que je ne connaissais pas avant de faire ce livre pour enfants. Évidemment, je suis allée en librairie pour voir un peu ce qui se fait en ce moment. J’ai l’impression que le secteur jeunesse est quand même assez segmenté. Par exemple, il y a une réelle séparation entre la bd et l’illustration pour enfants. Quant aux tabous que vous évoquez, je ne saurais pas trop vous dire. Je ne suis pas vraiment du milieu, je suis un peu une outsider.

TC : Justement, c’est une question qu’on soulève rarement, et cela m’intéressait d’avoir l’avis d’un auteur.

AA : C’est vrai, je suis une auteure, mais je ne fais pas trop attention aux productions autour de moi. Je fais mes trucs , je ne vais pas dire dans mon coin, mais quand j’ai une idée, je la laisse sortir, et puis c’est tout. Je ne me pose pas la question de savoir comment ça va s’insérer, dans quel marché... Ça, c’est le boulot des autres, et notamment des éditeurs. Moi je propose et puis voilà !

TC : Votre livre est édité par Les Impressions Nouvelles. Curieusement, cette structure belge n’a pas vraiment de collection spécifique pour la jeunesse.

Vivi des VosgesAA : Mais justement, ils l’ont inaugurée avec Vivi des Vosges et un roman de Daniel Kammer, Ma guerre de Troie. Ce sont les deux premiers livres de la collection jeunesse.

Pour tout vous dire, Les Impressions Nouvelles sont une maison d’édition qui existe depuis plus de 25 ans. Ils ne sont pas du tout spécialisés BD, pendant vingt ans, le gros de leur production était constitué par les romans, les essais, la poésie et le théâtre. Moi, j’ai débarqué là-dedans avec mes petits souliers, ou mes gros sabots comme vous voulez ! Fraise et chocolat a été pratiquement la première BD qu’ils ont éditée, ou en tout cas la première BD originale (ils avaient déjà des rééditions des œuvres de Martin Vaughn-James à leur catalogue).

Ça me plaît bien d’être dans une maison d’édition comme celle-là, qui ne se cantonne pas à la BD et fait de la littérature. Cela correspond bien à mon esprit, et j’apprécie leur politique éditoriale très éclectique.

TC : Le catalogue des Impressions Nouvelles est souvent très intéressant et très pointu.

AA : Oui, c’est vrai. Personnellement, cela élargit mes horizons, et me permet de rencontrer des écrivains, des poètes...

TC : Revenons à Vivi des Vosges, si vous le voulez bien. Votre livre retrace l’histoire d’une petite fille, qui s’appelle Vivi pour un raison, disons cinématographique, qu’on laissera au lecteur le plaisir de découvrir ou se la faire expliquer par papa ou maman. A mon sens, ce livre destiné aux enfants ne se lit pas tout seul, il y a besoin donner des explications.

AA : En fait, cela dépend de l’âge des enfants. On a « testé » Vivi sur les enfants de nos amis, et auprès de mes petits cousins. Ce livre est vraiment conçu pour une lecture intuitive : il n’y a pas de cases, presque pas de texte, il peut très bien être compris par des enfants qui ne savent pas encore lire. Le plus jeune lecteur que j’aie suivi doit avoir trois ans. C’est son père qui lui lisait les quelques lignes de texte, mais pour le reste, il comprenait tout parfaitement. Une fois que son papa lui avait raconté le livre, il essayait, de mémoire, de plaquer les mots sur tous ces textes qu’il ne savait pas encore déchiffrer. Au final, c’est très enrichissant et très émouvant de voir que les enfants comprennent beaucoup de choses par eux-mêmes, et surtout dans tout ce qui est de l’ordre du non verbal et des émotions. La bande dessinée peut vraiment exprimer à merveille les non-dits.

TC : Vous parlez d’un ressenti personnel assez fort sur ce livre. Comment s’est passée la collaboration avec Frédéric Boilet sur l’écriture du scénario.

AA : C’était un peu comme une partie de ping-pong. Je lui envoyais une idée, et il m’en renvoyait une autre. Pour schématiser, j’ai mis beaucoup de moi dans les personnages de Vivi et de la nounou, en me basant sur mes expériences personnelles. Frédéric, quant à lui, a énormément participé à la création des autres personnages, ainsi qu’à la structure du livre. Ce dernier travail est un peu ingrat, car la structure, c’est ce que l’on ne voit pas quand c’est bien fait ! Ça n’a l’air de rien comme ça, un livre muet, mais en fait, c’est très compliqué à réaliser. Par exemple, rien que pour les transitions comme « le lendemain », on s’est interdit d’utiliser des textes. C’est pour cela que toutes les transitions temporelles sont signalées par un dessin représentant un changement de saison. Vraiment, on peut dire que Vivi des Vosges est une œuvre à quatre mains. L’important, ce n’est pas de savoir qui a fait quoi, mais le résultat final, le plaisir de la lecture.

TC : Merci Aurélia !

Vivi des Vosges
96 pages couleur
Paru en septembre 2011 aux Impressions Nouvelles

[1de Werner Holzwart et Wolf Erlbruch aux éditions Milan


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